Genocide Armenien : Vilayet De Van

GENOCIDE ARMENIEN : VILAYET DE VAN

Publie le : 08-08-2013

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Imprescriptible

Vilayet de Van

Le vilayet de Van comptait, sur une population de 542.000 habitants,
290.200 chretiens, dont 192.000 Armeniens et, 98.000 Syriens. Il y
a de plus 5.000 Juifs. La minorite de 247.000 Mahometans se compose
de 210 000 Kurdes, 30.500 Turcs et 500 Tcherkesses. Les Yezidis
(les pretendus adorateurs du diable) sont 5.400 et les Tziganes 600.

Dans le vilayet de Van, les choses allèrent, jusqu’au mois d’avril,
de la meme facon que dans les autres vilayets. Les pillages et les
massacres y prirent seulement de plus grandes proportions. Dès la
mobilisation de l’armee turque, au debut de la guerre europeenne,
les troupes hamidiehs (cavalerie irregulière kurde, organisee par le
sultan Abd-ul-Hamid avec des Kurdes nomades et pillards), dissoutes
depuis la proclamation de la Constitution, furent armees de nouveau.

De fameux brigands Kurdes furent accueillis dans l’armee avec leurs
bandes. Comme les troupes regulières turques n’etaient qu’en petit
nombre, les kurdes hamidiehs et les Tschettehs (bandes) profitèrent
de la bonne occasion pour attaquer et piller les villages armeniens
sans defense.

ARTWIN ET ARDANOUSCH.

Dans la marche en avant des Turcs contre Batoum et Olti, les villages
armeniens des regions russes, occupees par les Turcs, furent massacres
par des bandes semblables. Ainsi, dans la region d’Ardanousch et
d’Olti, les villages de Berdous et de Yorouk furent pilles, 1276
Armeniens tues, et 250 femmes et jeunes filles enlevees ; 24 femmes
s’empoisonnèrent pour ne pas etre violees. Le reste, environ 500 femmes
et enfants, fui delivre par les troupes russes. Dans les districts
du Tschorok inferieur, qui se jette dans la mer Noire près de Batoum,
les Adjares (Georgiens mahometans) se joignirent aux Turcs et prirent
part aux massacres que les bandes turques firent dans les villages
armeniens d’Artwin et d’Ardanousch, dans la vallee du Tchorok. Le
nombre des Armeniens du Caucase massacres dans cette region par les
Turcs et les Adjares est estime a 7.000. Dans le Village d’Okrobakert,
près de Batoum, les Adjares exigèrent des Armeniens de leur livrer
leurs filles pour leurs harems, menacant, en cas de refus, de les
massacrer tous.

Le vilayet d’Erzeroum s’etend au sud de la frontière russe, au-dessous
de la chaîne d’Aghri-dagh, jusqu’a l’Ararat. Cette cime s’elève entre
la frontière septentrionale du vilayet de Van et la frontière sud de
la Transcaucasie. C’est la, dans une region en forme de coeur, que
l’Euphrate oriental prend sa source. Cette region s’appelle Alaschkert.

Alaschkert, Diadin et Abagha.

La region d’Alaschkert et Diadin jusqu’a Bayazid est occupee par de
nombreux villages armeniens ; en 52 localites vivaient 2964 familles
armeniennes avec environ 40.000 âmes.

Au printemps, toute cette region fut complètement devastee par les
milices irregulières turques et kurdes, a l’exception de deux petits
villages, comptant en tout 35 ou 40 familles, tous les autres villages
de la region d’Alaschkert furent complètement pilles. a Bayazid,
Karakilisse et dans 18 autres villages, il y eut aussi des massacres.

Dans la petite ville d’Alaschkert, 30 familles seulement, sur les
300 familles armeniennes, formant environ 4000 personnes, purent se
sauver. Les autres 270 familles eurent leurs membres mâles tues, el
les jeunes filles furent enlevees. Le meme sort echut au village de
Mollah Suleïman, où les hommes furent tues dans 150 familles et les
femmes et les enfants enleves. De meme au village de Setkan où 70
familles perdirent leurs hommes et leurs femmes. Le village d’Amert
perdit un nombre egal de ses habitants. Dans le village de Chotschan,
35 familles, et dans le village de Schoudgan, 25 familles eurent le
meme sort. Des villages de Mollah-Suleïman et do Setkan seulement,
les kurdes-hamidiehs enlevèrent 500 femmes et jeunes filles. Toutes les
femmes et jeunes filles enlevees furent forcees de passer a l’Islam.

La region de Diadin est confinee par la plaine d’Abagha, qui en est
separee seulement par la chaîne d’Owadjik, et qui s’etend au sud de
Van, entre la frontière persane et les rives nord-est du lac de Van.

Dans les villages armeniens de cette region aussi, a Akbak, Khatschan,
Tchiboukli, Gahimak, Khan,Akhorik, Hassan-Tamra, Arsarik et Raschwa,
les chretiens armeniens et syriens furent d’abord pilles puis tues par
les milices irregulières. On compte 2060 Armeniens et 300 Syriens tues.

Dans la plaine d’Alaschkert, ce furent les trois cheiks kurdes
hamidiehs, Moussa-bey, Abdul Medjid et Khalid bey, qui organisèrent le
pillage et les massacres, avec la population mahometane locale. Les
villages de la plaine d’Abagha furent devastes sur l’ordre du
caïma-can de Seraï. Les gendarmes de Temram pillèrent les villages
de Aliour, Kholeus, Achmek. Les gendarmes de Paghès et le bataillon
de Tcherkesse-agha devastèrent Gardjdan, Pegahou, Nanegans, Entsak et
Eschekiss. Le gendarme Omer agha attaqua le village de Mechgert, près
de Van, et tua 20 femmes et jeunes filles. Les villages de Melaskert,
au nord du lac de Van, furent attaques et devastes par la bande de
Ptschare-Ptschato, groupe de 600 bandits.

La consequence de ces pillages et massacres systematiques dans les
villages chretiens, ce fut la fuite en masse des chretiens vers la
frontière russe. Deja a cette epoque, plus de 60.000 fuyards, la
plupart femmes et enfants, se trouvaient reunis dans la vallee de
l’Araxe. Par Igdir, au nord-ouest de l’Ararat, il en vint 30.000 ;
par Kars, environ 5000 ; par Ardahan-Ardanouch, 7000 et par Djoulfa
(a la frontière persane), 20.000.

Des faits analogues se passeront sur la frontière persane du vilayet
de Van. Nous y reviendrons plus tard.

Quand les Russes reprirent l’offensive en avril, un quart environ
des refugies retournèrent du Caucase dans leurs villages. Mais avec
l’avance des Russes, les Musulmans eurent peur d’etre punis a cause de
leurs mefaits contre la population chretienne ; ils laissèrent donc
les familles armeniennes dans les villages d’Alaschkert, et furent
loges par le gouvernement turc au nombre d’environ 2000 familles dans
les villages armeniens des regions de Maleskert et Boulanek. Il n’y
avait pas alors de soldats reguliers dans les regions frontières. Les
Kurdes et les Tschettehs etaient les seules troupes dont disposât
le gouvernement. Les 3000 gendarmes des vilayets etaient occupes a
piller les villages. Le vali de Van avait donne a tous les caïmacans
l’ordre de proceder, au moindre motif, contre les Armeniens.

Le caïmacan de Gavasht provoqua une bagarre, qui aboutit a un
massacre. Les Daschnakzagans exigèrent alors du vali que le caïmacan
fût cite devant un conseil de guerre. Le vali promit de faire une
enquete.

Les villages armeniens sans defense durent supporter tous ces abus.

Les chefs des Daschnakzagans s’efforcaient de prevenir le malheur, par
l’intermediaire des autorites, et de calmer la population armenienne.

Le depute de Van, Vramian, avait dès janvier, par unMemorandum (du 3/16
Janvier 1915) adresse au vali de Van, Djevdet bey, et a Tahsin bey,
vali d’Erzeroum, attire l’attention des autorites sur les dangers de
tels faits.

Khalil Bey dans le nord de la Perse.

Entre temps, l’armee de Khalil bey avait penetre dans le nord
de la Perse, dans la region de Ourmiah et de Dilman. Aux 20.000
soldats reguliers s’etaient joints 10.000 Kurdes de la region du
Zab superieur. Djevded bey, vali de Van, prenait aussi part a ces
operations.

Djevded bey est le beau-frère d’Enver pacha, ministre de la guerre;
Khalil bey, le commandant du corps d’armee qui envahit la Perse,
est un neveu d’Enver pacha. Les troupes turques et kurdes devastèrent
tous les villages chretiens sur le territoire persan. La population
syrienne de la region d’Ourmiah, et les Armeniens de la plaine de
Salmas (autour do Dilman) furent impitoyablement massacres par les
Kurdes, quand ils ne purent pas s’enfuir sur territoire russe, ou
trouver refuge a la Mission americaine.

Djevded Bey a Van

Lorsque Djevded bey, vali de Van, rentra de Salmas au milieu de
fevrier, il salua amicalement les chefs armeniens, leur promit de
faire cesser les pillages des villages et d’indemniser ceux qui avaient
ete pilles. Il pria seulement d’attendre quelques semaines jusqu’a ce
que l’expedition de Perse prît fin. On apprit, aussitôt après, qu’il
avait dit dans une reunion de notables turcs : ” Nous avons fait place
nette des Armeniens et des Syriens d’Azerbaïdjan (nord de la Perse),
nous devons maintenant agir de meme a l’egard des Armeniens de Van “.

A la tete du comite des Daschnakzagans, se trouvaient alors trois
Armeniens très connus : Vramian, depute de Van, Ischkhan et Aram.

Le vali se montra, pendant les semaines suivantes, aimable envers eux,
et les pria de travailler avec lui comme par le passe, pour maintenir
l’ordre dans le vilayet. Des commissions furent instituees et envoyees
dans les villages pour faire cesser les pillages des Kurdes et les
violences des gendarmes, et pour aplanir les difficultes. Entre
temps, le vali avait demande des renforts a Erzeroum et comptait
bien egalement sur l’appui des troupes qui avaient envahi la Perse,
dans le cas où les mesures projetees contre les Armeniens, qui ne
s’attendaient encore a rien de mal de sa part, se heurteraient a
une resistance. Soudain, il se demasqua et montra ses veritables
intentions.

A Chatak, petite localite de plus de 2.000 habitants, en majorite
gregoriens et catholiques et Kurdes pour un petit nombre, situee aux
sources du Tigre oriental (a 150 kilm. au sud de Van), un certain
Daschnakzagan, nomme Howsep, fut arrete le 14 avril par des gendarmes.

Ses amis voulurent le delivrer; il y eut une bagarre
sanglante. Quand le vali en fut informe, il fit venir les trois
chefs des Daschnakzagans, Vramian, Ischkhan et Aram, et les pria
d’aller a Chatak avec le mudir do la police de Van, pour vider
le differend. Le Comite decida qu’Ischkhan irait a Chatak avec
trois autres Armeniens nommes Vahan, Kotot et Miran. Le mudir de
la police amena avec lui quelques zaptiehs tscherkesses. En chemin,
dans la vallee de Hayoz-Dzor, ils passèrent la nuit dans la village
de Hirtsch. Lorsque les quatre Armeniens furent endormis, le mudir
les fit assassiner par les tscherkesses pendant leur sommeil.

Dans la matinee du jour suivant avant meme que les Armeniens de
Van aient eu connaissance de l’assassinat, le vali de Van, Djevded
bey, fit mander les deux autres chefs armeniens Vramian et Aram. Ce
dernier etait, par hasard, absent. Vramian va trouver le vali en toute
confiance. Il est arrete au moment où il franchit le seuil du konak.

Le vali l’envoie aussitôt ligote a Bitlis. De Bitlis, où, en sa
qualite de depute de Van, il etait particulièrement en vue, il est
transporte vers Diarbekir, et tue en chemin.

Le meme matin, le vali, Djevded-bey, preparait l’attaque contre les
deux quartiers armeniens, et faisait mettre des canons en position
contre eux. Il y avait alors, a Van, de 10 a 15 canons de fabrication
ancienne, et des mitrailleuses neuves qui etaient arrivees recemment
d’Erzeroum avec un detachement de soldats. A la meme heure où le
vali cherchait a s’emparer des chefs, des massacres avaient commence
a Ardjitsch et dans les villages de Hayoz-Dzor. Les Armeniens de
la ville de Van ne pouvaient s’attendre a autre chose qu’a voir
decreter contre eux un massacre ; ils avaient meme ouï dire que le
vali avait demande d’Erzeroum de 6 a 7000 hommes a cheval et qu’il
avait incidemment dit que la situation des Armeniens devenait critique.

Nous donnons maintenant le recit du missionnaire americain qui a vecu
au milieu des evenements qui suivirent1.

Le siège de Van.

” Van est une ville entouree de jardins et de vignobles, situee au
bord du lac de Van, dans une plaine entouree de hautes et majestueuses
montagnes. La ville, environnee de remparts, renferme le bazar et
la majeure partie des edifices publics. Elle est dominee par la
forteresse, un bloc de rochers puissant, qui s’elève a pic de la
plaine. Elle est couronnee de hauts remparts et de fortifications
et porte sur son flanc, du côte du lac, les fameuses inscriptions
cuneiformes. Le faubourg est appele ” aïguestan ” (jardins) parce que
chaque maison y possède son jardin ou sa vigne. Il s’etend a 4 milles
(anglais) a l’est de la ville entouree de murs, sur une largeur de
2 milles (anglais).

L’etablissement de la Mission americaine, au bord sud-est de la partie
centrale des jardins, est sur une petite hauteur d’où les bâtiments
dominent notablement les environs. Ces bâtiments consistent en une
eglise, en deux bâtiments scolaires grands et neufs, deux autres plus
petits, une ecole-hôpital, un hôpital, une clinique, et quatre maisons
pour la Mission. Tout près de la s’etend, vers le sud-est, la grande
plaine. Ici se trouvait aussi la grande caserne de la garnison turque
immediatement a la portee de la mission americaine. Du côte du nord,
il y avait une autre caserne, separee de nous par quelques rues, et
plus au nord encore, a une portee de fusil, la citadelle (Topkala)
avec une petite caserne, que les Armeniens avait baptisee du surnom de
” Poivrière “. Cinq minutes a l’est des etablissements americains se
trouve l’orphelinat allemand, sous la direction de M. Sporri, suisse
d’origine, avec sa femme et sa fille, et trois femmes non mariees. La
Mission americaine etait composee alors de la vieille Mrs. Raynolds
(le Dr Raynolds se trouvait en Amerique), du Dr Usher, le medecin
en chef de l’hôpital, de Mrs. Usher, la directrice de l’ouvroir,
M. et Mrs. Yarrow, directeurs de l’ecole des garcons, Miss Rogers,
directrice de l’ecole des jeunes filles, Miss Silliman, directrice de
l’ecole, preparatoire, Miss Usher, professeur de musique Miss Bond,
superieure de l’hôpital, et de la dame missionnaire Mc. claren ;
Miss Knapp, de Bitlis,s’y trouvait aussi en visite.

La ville de Van avait 50.000 habitants dont les 3/5 etaient armeniens
et les 2/5 turcs. Je dis ” etaient ” car, depuis lors, les proportions
ont complètement change. Les chefs des Armeniens etaient Vramian,
Ischkhan et Aram, leaders du parti des Daschnakzagans.

Depuis la mobilisation, pendant l’automne et l’hiver derniers, le
Armeniens ont ete, sous pretexte de requisition, pilles de la facon la
plus dure. Des gens riches furent ruines, et les pauvres furent reduit
au plus complet denuement. Les Soldats armeniens de l’armee turque
furent negliges, nourris de facon très insuffisante, forces a faire
les travaux les plus bas, et ce qui est pire, prives de toute arme,
de sorte qu’ils etaient livres a la merci de leurs camarades musulmans
fanatiques. Comment s’etonner, dès lors, que tous ceux qui le pouvaient
se soient liberes en payant la taxe et que d’autres aient deserte
! Nous devinions d’avance qu’on en viendrait a un choc. Mais les
Daschnakzagans se conduisirent avec une etonnante reserve et prudence,
dominèrent la jeunesse bouillonnante, mirent des patrouilles dans
les rues pour prevenir des troubles, et donnèrent l’ordre aux paysans
de souffrir plutôt en silence que l’un ou l’autre des villages soit
incendie que de fournir, en se defendant, un pretexte aux massacres.

Malgre que le Dr Usher ait, dès le debut de la guerre russe, accueilli
et traite plusieurs soldats turcs blesses, le gouvernement chercha
a requisitionner tous les medicaments de la pharmacie americaine
et a fermer l’hôpital. Outre cela, Miss Mc. Claren et Soeur Martha,
de l’orphelinat allemand, avaient commence, en decembre, a soigner
les blesses dans l’hôpital militaire turc, eloigne d’un mille et
demi (anglais) de nos etablissements, hôpital où il n’y avait pas
d’infirmières et qui etait dans un etat indescriptible.

Lorsque Djevded bey, gouverneur general du vilayet, revint des combats
a la frontière russe, dans les premières semaines du printemps, tout le
monde sentit que bientôt quelque chose arriverait… C’etait bien vrai
! Il exigea des Armeniens 3000 soldats. Ceux-ci etaient extremement
soucieux de garder la paix, de sorte qu’ils promirent d’acceder a
sa demande. Mais, precisement alors, avait eclate la querelle entre
Turcs et Armeniens dans la region de Schatak, et Djevded bey demanda
a Ischkhan d’y aller, avec trois autres Daschnakzagans de marque,
pour y retablir la paix. Ils furent tous les quatre traîtreusement
assassines en route. C’etait le vendredi 16 avril. Alors Djevded
fit venir auprès de lui Vramian, sous le pretexte qu’il voulait
conferer avec lui, le fit arreter et deporter. Led Daschnakzagans
savaient maintenant qu’ils ne pouvaient se fier a Djevded bey, et
qu’il leur etait donc impossible de lui livrer les 3000 hommes qu’il
demandait. Ils dirent qu’ils en donneraient 400 et qu’ils payeraient
peu a peu la taxe militaire pour les autres. Mais le vali declara qu’il
avait besoin d’hommes et non d’argent, et qu’autrement il attaquerait
la ville. Quelques Armeniens prièrent le De Usher et M. Yarrow d’aller
trouver Djevded bey et d’essayer de le calmer. Ils encontrèrent en
chemin un officier qui etait envoye pour les appeler. Le vali etait
obstine. On n’avait qu’a obeir. Il saurait briser en tout cas cette
resistance, coûte que coûte. Il punirait d’abord Schatak et puis il
entreprendrait l’affaire de Van. Mais si les Armeniens tiraient un
seul coup, cela serait pour lui le signal de l’attaque. Il voulait
poster une garde de 50 soldats pour veiller sur les etablissements
americains2. Ou bien on accepterait cette garde, ou bien on lui
declarerait par ecrit qu’elle avait ete refusee, et il resterait
ainsi a l’abri de toute responsabilite au sujet de notre securite. Il
exigeait une reponse immediate, mais finalement accepta d’attendre
jusqu’au dimanche suivant. Il exigeait, de plus, que Miss Mc Claren
et soeur Martha continuassent leur travail a l’hôpital turc.

Elles y allèrent, resignees a ne pouvoir, peut-etre pour longtemps,
correspondre avec nous.

Lorsque le Dr Usher revit le vali, le lundi suivant, celui-ci lui
demanda s’il devait envoyer la garde. Le Dr Usher lui laissa a lui-meme
de prendre la decision. Et nous ne recûmes aucune garde.

Le mardi 20 avril, vers six heures du soir, quelques soldats turcs
essayèrent de se saisir d’une femme qui faisait partie d’un groupe de
femmes qui allaient en ville3. Elle s’enfuit. Des soldats armeniens
survinrent et demandèrent aux Turcs ce qu’ils voulaient. Les soldats
turcs tirèrent sur eux et les tuèrent. M. Sporri fut le temoin
oculaire de ce fait par lequel commencèrent les hostilites. Toute
la soiree il y eut un feu de mousqueterie plus ou moins continu, et
depuis la citadelle, un roulement continuel de coups de canon contre
la ville fortifiee qui etait coupee de toute communication avec ”
les jardins “. On vit pendant la nuit, dans toutes les directions,
des maisons en flammes. Le nombre des Armeniens demeurant dans ” les
jardina ” etait d’environ 30.000, tandis que la population armenienne
habitant la ville interieure fortifiee etait assez restreinte. Les
habitants des ” jardins ” se trouvèrent reunis dans un espace
d’environ un mille carre (anglais) et cet emplacement fut defendu
par des ” Dirks ” (barricades) comme aussi par des murs et des abatis
d’arbres. Parmi les defenseurs, 1500 purent etre armes de fusils, et
autant de pistolets. Leurs provisions en munitions etaient petites;
ils les epargnaient donc beaucoup, et recouraient a toute sorte de
ruses pour amener les assaillants a consommer leurs munitions. Ils
se mirent de plus a fondre des balles et a faire des cartouches :
ils on fabriquaient tous les jours 3000. Ils fabriquaient aussi de la
poudre et, après quelque temps, ils firent aussi trois mortiers. Le
materiel pour tout cela etait restreint, les methodes et systèmes
grossiers et primitifs; mais ils etaient contents, pleins d’espoir
et se rejouissaient de leur habilete a tenir tete aux agresseurs.

Quelques-unes des règles etablies pour eux-memes disaient : ”
Tenez-vous propres, ne buvez pas, dites toujours la verite, ne dites
rien contre la religion de l’ennemi. ”

Ils envoyèrent un manifeste aux Turcs de la ville pour leur
annoncer qu’ils en voulaient seulement a un seul homme (au vali)
et non point a leurs voisins turcs. Les valis viendraient et s’en
iraient, mais les deux races continueraient a vivre côte a côte,
et ils esperaient, disaient-ils, que si Djevded s’en allait, leurs
relations redeviendraient de nouveau paisibles et amicales. Les Turcs
repondirent dans le meme sens et dirent qu’ils etaient contraints
de combattre. Et, en realite, une protestation contre cette lutte
fut signee par beaucoup de Turcs de qualite, mais Djevded la laissa
passer complètement inapercue.

La caserne au nord de nos etablissements fut pris par les Armeniens et
brûlee, Ils laissèrent se sauver ceux qui s’y tenaient. Ils n’avaient
pas en vue d’autre offensive, car leur nombre etait petit. Ils
luttaient seulement pour leur foyer et leur vie.

Aucun homme arme ne pouvait entrer dans notre etablissement. Aram,
le chef des Armeniens, defendit meme que l’on portât les blesses dans
notre hôpital, pour ne pas blesser notre neutralite. A cause de cela,
le Dr Usher les traitait dans leur propre hôpital provisoire.

Le 23 avril, Djevded bey ecrivit au Dr Usher qu’on avait vu entrer
dans notre etablissement des gens armes et que les rebelles avaient
eleve des fortifications dans notre voisinage. Si, dans une attaque,
on tirait un seul coup de ces reduits fortifies, il serait, a son grand
regret, oblige de diriger ses canons sur notre etablissement et de le
detruire complètement; nous pouvions le tenir pour certain. Le Dr Usher
repondit que nous avions garde notre neutralite par tous les moyens
en notre pouvoir. Aucune loi ne pouvait nous rendre responsables des
actes de personnes ou d’organisations qui echappaient a notre autorite.

Nos pourparlers avec le vali etaient menes par notre representant
officiel, M. Sbordone, l’agent consulaire italien, et une vieille
femme, munie d’un drapeau blanc, portait nos lettres. A son deuxième
depart, elle tomba dans un fosse, et, comme elle s’en etait relevee
sans le drapeau, elle fut aussitôt tuee par les soldats turcs. On en
trouva une autre, mais elle fut blessee tandis qu’elle etait assise
a la porte de sa cabane, tout près de notre propriete, Aram declara
alors qu’il ne permettrait plus aucune correspondance jusqu’a ce
que le vali ait repondu a une lettre de l’agent consulaire Sbordone,
disant que Djevded ne pouvait s’attendre a ce que les Armeniens se
rendissent maintenant, puisque les procedes envers eux revetaient le
caractère d’un massacre.

Pendant la duree du siège, les soldats turcs et leurs compagnons,
les sauvages kurdes, se demenaient terriblement dans tous les environs.

Ils massacraient hommes, femmes et enfants, et brûlaient leurs foyers.

De petits enfants furent tues dans les bras de leurs mères ; d’autres
estropies horriblement ; des femmes furent depouillees de leurs
vetements et tuees. Les villages n’etaient pas prepares a une attaque ;
quelques-uns se defendirent jusqu’a epuisement de leurs munitions.

Le dimanche 25 avril, le premier groupe de refugies arrivèrent en ville
avec leurs blesses. Notre hôpital, qui a 50 lits en temps normal, dut
faire place pour 142 malades, On emprunta les effets necessaires pour
placer des couchettes sur les planchers ; ceux qui etaient legèrement
blesses furent panses tous les jours. 4000 personnes s’etaient retirees
des ” Jardins ” avec tous leurs biens, et remplissaient notre eglise,
les bâtiments scolaires, comme aussi tous les endroits disponibles de
la Mission. Une femme disait a M. Silliman : ” Qu’aurions-nous fait
si les missionnaires n’etaient pas la ? C’est a present le troisième
massacre durant lequel je trouve ici un refuge.

” Une grande partie de ces gens devaient etre nourris, car ils etaient
si pauvres qu’ils achetaient autrefois tous les jours leur pain chez
le boulanger, et maintenant il fallait n’en passer (Les Armeniens,
le plus souvent, cuisent eux-memes leur pain et prennent soin d’avoir
les provision de froment necessaires pour toute l’annee). Loger cette
multitude, prendre soin de leur sante, de leur nourriture et de leur
conduite, c’etaient la des problèmes qui nous preoccupaient beaucoup.

M. Yarrone organisa des Comites pour ce travail. A tout homme capable
fut assigne un rôle et un admirable esprit d’initiative et d’abnegation
se manifesta. Un homme donna toutes les cereales qu’il possedait,
a l’exception de ce qui etait necessaire pour nourrir sa famille
pendant un mois. Un four public fut acquis, on acheta du froment et
de la farine pour les distribuer, on emit des bons de pain, et plus
tard on ouvrit une cuisine populaire. Miss Rogers et miss Silliman
s’assurèrent une provision de lait journalière, et firent cuire
le lait par leurs elèves pour le distribuer aux petits enfants ;
190 furent nourris de cette manière. Les ecoliers s’occupèrent a
veiller, pour proteger les bâtiments contre les dangers d’incendies ;
ils entretenaient la proprete dans notre propriete, veillaient sur
les malades et distribuaient du lait et des oufs aux enfants et aux
malades en dehors de nos etablissements. Toute une administration
civile regulière fut organisee par les Armeniens, comprenant un maire,
des juges et des gendarmes. La ville n’avait jamais ete aussi bien
regie. Après deux semaines, les Armeniens, assieges dans leur quartier
de la ville fortifiee, nous firent dire qu’ils avaient pris possession
de quelques edifices gouvernementaux, bien qu’ils ne fussent qu’une
poignee d’hommes, et jour et nuit bombardes. Environ 16.000 boulets
de canons ou shrapnells furent tires sur eux. Les engins de vieux
système allaient s’abattre contre les grosses murailles larges de
trois pieds, sans causer de grands dommages. Avec le temps, les murs
cedèrent naturellement, mais les murs superieurs seulement ; les gens
s’enfuirent derrière les murs inferieurs; de sorte que trois personnes
seulement y laissèrent la vie. Quelques-unes des ” Dirks “, dans les
” Jardins “, furent aussi bombardees, mais sans grand dommage. Il
semblait que l’ennemi voulait reserver pour la fin ses plus grosses
pièces et ses shrapnells. Trois boulets de canon tombèrent durant
la première semaine sur notre propriete ; l’un des trois contre
une porte de la maison du Dr Usher ; 13 personnes furent blessees
sur notre propriete, une mortellement. Notre propriete est situee
dans une position si centrale, que les balles, des Turcs passaient
a travers en sifflant, entraient dans plusieurs chambres, brisaient
les tuiles du toit, et criblaient de trous les murs exterieurs.

Le Dr Usher faisait et fait encore le travail de trois hommes. Comme
seul medecin dans la ville assiegee, il devait naturellement s’occuper
des malades de l’hôpital, des refugies et des soldats armeniens blesses
; mais les malades de la polyclinique et en ville se multipliaient
d’une manière effrayante. Parmi les refugies, la misère et les
privations entraînaient de nombreux cas de pneumonie et de dysenterie;
de plus la rougeole sevissait parmi les enfants. Miss Silliman se
chargea des malades atteints de rougeole, Miss Rogers et Miss Usher
aidaient a l’hôpital où Miss Bond et ses infirmières armeniennes se
fatiguaient au dela de leurs forces. Après quelque temps, Miss Usher
ouvrit, avec l’aide de Miss Rogers, un autre hôpital dans un bâtiment
scolaire armenien, où d’abord des refugies avaient pris logement. A
cela ajoutez la difficulte de trouver des lits, des ustensiles,
des aides et meme la nourriture pour les malades.

L’activite medicale et chirurgicale fut genee par le manque de
medicaments, car les livraisons annuelles pour la pharmacie du Dr
Usher etaient retenues dans le port d’Alexandrette.

Deux semaines après la commencement du siège, un fuyard vint d’Ardjesch
pour informer la population de Van du sort de cette ville, la seconde
du vilayet. Ardjesch est situee dans la plaine fertile qui forme
la rive septentrionale du prolongement nord-est du lac de Van,
qui la est appele le lac d’Ardjesch. La vieille ville, residence
des rois armeniens et du Seljouk Togroul bey, a ete submergee par
le lac, il y a 70 ans, et le nom en est passe a la nouvelle ville
(Agantz). La plaine d’Ardjesch est celèbre par sa fertilite ; on y
cultive des melons. Le caïmacan d’Ardjesch avait mande les hommes de
tous les corps de metier. Comme il s’etait montre toujours aimable
avec eux, ils se fièrent a lui. Lorsqu’ils furent tous rassembles,
il les fit tuer par les soldats. Autant que nous pouvons le savoir,
un seul homme put s’echapper, en se tenant cache toute une nuit
sous un monceau de cadavres. Beaucoup de refugies avaient fait halte
tout près de la ville, dans le petit village de Chouchanty, sur une
montagne d’où le regard s’etend sur la ville. Aram leur ordonna
d’y rester. Le 8 mai, le village etait en flammes, et en flammes
aussi le cloître voisin de Warak avec ses vieux manuscrits, dont la
perte est irreparable. Les refugies vinrent alors en ville. Le vali
Djevded parut changer de tactique. Il laissa des centaines de femmes
et d’enfants entrer en ville afin qu’ils y augmentent par leur nombre
la famine. En raison de la mobilisation pendant l’automne precedent,
les provisions de froment etaient deja, dès le debut, très reduites
et maintenant que 10.000 refugies recevaient une ration journalière –
bien que si petite, qu’elle suffisait a peine a les conserver en vie –
elles diminuaient rapidement et touchaient a leur fin. Les munitions
devenaient aussi rares. La perspective paraissait très sombre. Djevded
pouvait encore faire venir beaucoup d’hommes et de munitions des
autres villes voisines. S’il n’arrivait point de secours d’ailleurs,
il n’etait pas possible de tenir plus longtemps la ville ; et l’espoir
d’un tel secours paraissait très faible. Nous n’avions aucun rapport
avec le monde exterieur. Un telegramme, que nous voulions envoyer
a notre ambassadeur, ne put sortir de la ville. Les Daschnakzagans
envoyèrent des appels au secours aux volontaires armeniens de la
frontière, mais aucun des messagers ne revint et nous apprîmes plus
tard qu’aucun n’avait atteint sa destination. Nous savions qu’a la
dernière extremite, notre propriete serait le dernier espoir des gens
assieges dans le quartier des ” Jardins “. On ne pouvait guère esperer
que Djevded, enrage de la longue resistance qu’il avait rencontree,
epargnât la vie d’un seul de ces hommes, femmes et enfants. On aurait
peut-etre assure la vie sauve aux Americains, s’ils avaient quitte
leur propriete, mais cela nous ne voulions naturellement pas le faire.

Nous voulions partager le sort de nos gens. Et il est possible
que le vali ne nous aurait pas offert toute securite, parce qu’il
semblait croire que nous soutenions les ” rebelles “, Les samedi
et dimanche 15 et 16 mai on vit plusieurs barques quitter Avantz,
port de Van. Elles contenaient les familles des Turcs et des Kurdes ;
on avait defendu aux hommes de s’eloigner. Nous nous reunîmes tous
sur les toits et, en regardant avec nos jumelles, nous fûmes saisis
d’etonnement. Chez les Turcs, regnait visiblement une panique. Deja,
au debut de l’annee, une panique avait eclate chez eux, lorsque les
Russes avaient avance jusqu’a Saraï; mais cela n’avait pas eu de
suite. Cette fuite avait-elle la meme signification ?

Quoi qu’il en soit, les Turcs etaient resolus en tous cas a faire
autant de mal qu’ils pourraient. Le samedi soir, les canons des
grandes casernes commencèrent a tirer sur nous. Tout d’abord nous
ne pouvions croire que les coups visaient notre bannière etoilee ;
mais finalement il ne resta plus aucun doute4. Sept bombes tombèrent
sur notre propriete, dont une sur le toit de la maison de Miss Rogers
et de Miss Silliman, où elle fit un grand trou. Deux autres eurent
le meme resultat sur le toit de l’ecole des garcons et sur celle
des jeunes filles. Le dimanche, le bombardement reprit a nouveau. 26
bombes tombèrent dans la matinee sur notre etablissement et 10 autres
le soir : elles explosaient en tombant ou en l’air. Le sifflement
des shrapnells faisait un bruit qu’on ne peut jamais oublier. Un
obus fit explosion dans une chambre de la maison de Miss Raynolds
et tua un tout petit enfant. Un autre obus passa a travers le mur
exterieur de la chambre de Miss Knapps, dans la maison du Dr Usher,
y fit explosion, et ses debris ainsi que les balles qu’il renfermait
penetrèrent a travers le mur de la chambre contiguë et brisèrent une
porte qui se trouvait en face.

Après le coucher du soleil, tout redevint tranquille. On recut une
lettre des habitants de la seule maison armenienne qui fût restee
en dehors des lignes turques, parce que le vali Djevded y avait
habite etant enfant, et la fit epargner5. On y annoncait que les
Turcs avaient quitte la ville. Les casernes de la citadelle et celles
d’en bas renfermaient de si faibles gardes qu’elles furent facilement
reduites. On brûla alors les casernes. On fit de meme de tous les ”
Dirks ” (ou retranchements) turcs, qui furent recherches dans ce but.

La grande caserne lanca sa garnison dehors : c’etait une troupe
nombreuse de cavaliers qui s’en allèrent en franchissant la colline.

Après minuit, cette caserne fut egalement brûlee. On y trouva de
grandes provisions de froment et de munitions. Tout cela rappelait
le chapitre 7 du 2e Livre des Rois (siège de Samarie).

Toute la ville etait en veillee : on chanta et l’on fit des
rejouissances toute la nuit. Le chemin de la ville fortifiee, comme
aussi de l’hôpital turc, etait ouvert. Mais alors nous dûmes mettre
une première sourdine a notre joie : Miss Mc Claren et soeur Martha
n’etaient pas la. Elles avaient ete depuis quatre jours envoyees a
Bitlis avec les soldats blesses. Une lettre de Djevded bey a M. Sporri
disait qu’elles soignaient les blesses de leur plein gre, mais qu’on
ne leur avait pas permis de communiquer avec nous. J’appris d’une
autre source que Djevded ne leur avait pas permis de nous visiter;
il disait que les Armeniens avaient ete aneantis et qu’il n’etait pas
prudent ni sûr d’aller nous voir. Nous etions très inquiets a leur
sujet6. On avait laisse dans l’hôpital, sans nourriture et sans eau,
25 soldats turcs trop malades pour pouvoir faire le voyage. On nous
les apporta. On trouva beaucoup de cadavres, entre autres ceux des
prisonniers de guerre russes que les Turcs avaient tues avant de fuir.

Le mardi 18 mai arriva l’avant-garde des volontaires armeniens-russes.

Ils n’avaient recu aucun message de Van et ne savaient pas que la
ville etait deja aux mains des Armeniens. Le mercredi 19 mai, les
volontaires, accompagnes de soldats de l’armee russe, entrèrent en
ville. Ils avaient nettoye tout le pays, a l’est du lac de Van, des
troupes turques, et ils continuaient leur oeuvre. Aujourd’hui meme, on
a violemment combattu. Les troupes russes avaient pris deja le chemin
de Bitlis où aucun massacre n’avait eu encore lieu, comme nous l’a
dit le general russe. Dans la rapide avance des troupes, l’hôpital de
campagne etait reste plusieurs jours en arrière ; il en etait de meme
des colonnes de ravitaillement. C’etait, pour la ville, une lourde
charge de nourrir aussi maintenant l’armee, et de lui ceder tout. Il
y avait du froment, mais pas de farine, car les moulins n’avaient
plus travaille. La viande etait rare, bien que les Cosaques eussent
requisitionne de grands troupeaux de moutons des montagnes kurdes.

Sur notre terrain se trouvent un millier de femmes et d’enfants turcs
que les soldats Armeniens nous ont amenes parce que c’est l’abri le
plus sûr pour eux7. Les Armeniens ont partout fait preuve, a l’egard
des prisonniers turcs, d’un empire sur eux-memes digne d’admiration,
quand on songe comment se conduisaient les Turcs envers eux. Un
soldat turc, blesse, qui fut porte a l’hôpital turc chez nous,
se vantait d’avoir tue vingt Armeniens. Ils nous l’abandonnèrent,
mais ne lui firent rien de plus. L’entretien des refugies dans ces
temps de misère et la question de savoir ce qu’ils deviendront sont
des problèmes graves pour notre Mission, et ils deviennent de jour
en jour plus graves. Ce serait la mort pour eux, si on les renvoyait
a present; on doit absolument les entretenir et personne ne peut le
faire hormis nous. Le general nous a promis une garde pour eux.

Entre temps, les affaires se mettent peu a peu eu ordre, Aram a ete
nomme gouverneur. Les paysans retournent a leurs foyers. Nos 4000 hôtes
nous ont quittes. Nous avons ôte de nos fenetres les appareils qui les
protegeaient. Les volontaires se sont charges du soin de notre second
hôpital. Le travail devient ainsi plus facile dans notre hôpital a nous
“.

Tel est le rapport americain.

Un autre recit contient encore les details suivants:

“12.000 obus furent tires contre la ville. Ces tirs ne causaient
presque aucune perte. Durant le jour, ils percaient les maisons, mais,
la nuit, ils s’arretaient, de sorte que les Armeniens ne perdaient pas
de terrain, mais, au contraire, ils occupèrent 20 maisons turques. Ils
prirent vraiment le dessus lorsqu’ils reussirent, le quatrième jour,
a faire sauter la caserne Hamid-agha, et a la brûler. Ils posèrent une
bombe dans les soubassements de la caserne et la firent exploser. La
caserne ne s’ecroula pas, mais elle s’embrasa soudain dans la nuit.

Quelques soldats perirent dans l’incendie, les autres s’enfuirent a
la faveur des tenèbres. En possession du terrain de cette caserne,
les Armeniens etaient les maîtres de ” l’Aiguestan “. Les forces
dont disposait le gouvernement ne depassaient pas 6.000 hommes, et la
moitie seulement etait composee de troupes regulière. Le gouvernement
tenta tous les moyens pour amener les Armeniens a se rendre. Jusqu’a
la dernière heure ils ignoraient tout d’une occupation eventuelle du
pays par les Russes.

Le siège avait dure juste 30 jours. Du côte armenien, il n’y eut,
en tout, pas plus de 18 tues, mais les blesses furent nombreux ;
les pertes des Turcs ont dû etre plus considerables. Parmi les
quartiers armeniens, Glortach et Sourd-Hagop furent brûles, de meme
que plusieurs quartiers turcs. Mais les habitants turcs s’en etaient
enfuis vers Bitlis. Dix jours après l’entree de l’avant-garde russe a
Van, le general Nicolaïeff vint en ville avec le gros de l’armee. Aram
vint le saluer et dit dans son allocution : ” Lorsqu’il y a un mois,
nous primes les armes, nous ne comptions pas sur l’arrivee des Russes.

Notre situation etait alors desesperee. Nous n’avions qu’un choix a
faire : ou nous rendre et nous laisser egorger comme des moutons ou
mourir en combattant les armes a la main. Nous preferâmes ce dernier
parti. Mais nous avons recu de vous un secours inattendu et maintenant
c’est a vous qu’a côte de la vaillante defense des nôtres, nous devons
notre salut! ”

Il est important d’etablir que les Armeniens, comme s’accordent a
l’attester les Missionnaires americaine et le recit de l’arrivee des
Russes, n’etait aucunement en relations avec les Russes et les corps
de volontaires armeniens, et n’etaient meme pas en etat, pendant le
siège, de se mettre en rapport avec eux. La pretendue ” revolte de
Van ” fut un acte de legitime defense et un episode dans l’histoire
des massacres, et non point une trahison8. L’occupation de Van fut
une etape dans les operations des troupes russes contre le nord de
la Perse et la region de Van, et non point une action en faveur des
Armeniens de Van. Les deux evenements, celui de la legitime defense
des Armeniens de Van contre un massacre qui les menacait, et celui de
la marche en avant des Russes n’ont entre eux aucun rapport de cause
a effet. Si les Turcs avaient eu des troupes suffisantes et des chefs
capables, de facon a arreter la marche en avant des Russes, qui leur
enlevèrent les regions du nord de la Perse et la moitie nord-est
du vilayet de Van, cet episode n’aurait eu aucune portee pour la
situation generale de la guerre a la frontière du Caucase et de la
Perse. Par leur propre defense les Armeniens de Van ne visaient pas
a autre chose qu’a sauver la vie des leurs. Ils auraient eu autrement
le meme suri que les Armeniens des autres vilayet.

Dans certains milieux de Berlin on racontait, deja en juin, que le
vali de Van, Djeved bey, beau-frère du Ministre de la Guerre, Enver
pacha, avait ete blesse dans son konak par une bombe armenienne, que
sa vie etait en danger, et que, par represailles, un tribunal procedait
contre les Armeniens. Des voyageurs allemands apportèrent, en octobre,
de Constantinople, la nouvelle que Djevded bey, tue par les Armeniens,
avait ete traîne par eux dans les rues. Ces deux nouvelles sont toutes
deux inventees de toutes pièces. Djevded a, trois jours avant l’entree
des Russes, quitte Van en pleine sante; et s’est retire sur Bitlis
avec ses troupes. Il est retourne ensuite a Van, lors de la retraite
des Russes, et y a passe trois jours. Comme la ville avait ete inondee
par les Turcs, il etablit son quartier dans la seule maison encore
debout de la Mission allemande ; il rentra ensuite a Bitlis.

Les operations des Russes.

Les operations des Russes dans les regions frontières, turco-persanes
peuvent etre decrites comme il suit :

Les 2 et 3 mai, l’armee turque commandee par Khalil bey, qui avait
occupe la region de Salmas et d’Ourmiah, et devaste les villages
armeniens et syriens de tout le district, fut battue par les Russes a
Dilman et dut se retirer a Ourmiah. a Ourmiah, les troupes turques,
qui avaient perdu plusieurs milliers de leurs 20.000 hommes,
furent renforcees par 10.000 Kurdes, concentres autour d’Ourmiah,
et tentèrent d’envahir de nouveau la plaine de Salmas. Le 15 mai,
il furent chasses par les Russes de la plaine de Salmas, et durent se
retirer dans la vallee du Zab superieur, dans la direction de Mossoul.

Cependant des troupes russes avaient envahi la region où l’Euphrate
oriental prend sa source, la plaine d’Alaschkert et la region de Van,
au nord du lac. Ils avaient occupe Toutak le 9 mai, Padnodz le 11,
et Melaskert le 17. Ils avancèrent encore jusqu’a Gob et Akhlat (au
nord-est du lac de Van) et s’y maintinrent jusqu’au commencement
d’août. En meme temps d’autres detachements de l’armee du Caucase
avancaient dans la plaine de Bayazid au sud de l’Ararat. Ils occupèrent
Tepères le 8 mai, franchirent la chaîne d’Ovadjik Dagh, envahirent
la plaine d’Abagha, occupèrent Berkeri le 11 mai, Ardjesch le 13,
et entrèrent le 19 mai a Van avec leur avant-garde, En meme temps,
l’armee qui avait chasse les Turcs de la plaine de Salmas franchit
les chaînes des montagnes de la frontière turco-persane et descendit
dans la region des sources du Zab superieur, où elle occupa Bachkaleh
le 16 mai et, par la ” Vallee des Armeniens ” (Hayotz Dzor) s’avanca
sur Vostan (au sud-est du lac de Van) pour continuer sa marche sur
Bitlis. Après que les troupes turques eurent ete chassees du nord de
la Perse, toute l’activite de l’armee russe consista en une marche en
avant concentrique le long des frontières orientales de la Turquie,
dans la direction du lac de Van. Le resultat de ces operations fut
l’occupation des regions au nord, a l’est et au sud-est du lac de Van.

Le 25 mai, les troupes russes, dans leur avance, avaient occupe Vostan,
a l’angle sud-est du lac de Van, ot coupe ainsi toute communication
entre l’armee de Khalil bey, operant au nord de la Perse, et les villes
de Bitlis et Erzeroum. L’armee de Khalil bey devait donc chercher a
retablir la jonction avec l’armee principale d’Erzeroum, a travers
les regions kurdes au sud du lac de Van, ou bien par Mossoul, Elle
ne pouvait plus se defendre longtemps dans la region d’Ourmiah sous
la pression des troupes russes.

Trois semaines après la defaite de Dilman (le 25 mai), Khalil bey
evacuait Ourmiah. Les Russes entrèrent a Ourmiah et permirent aux
chretiens qui avaient embrasse l’Islamisme par force de retourner
a leur religion. Il ne restait a Khalil bey que le chemin du
Zab superieur, car les Russes avaient deja occupe Diza, dans le
disctrict de Gueber, et Bachkale. Mais meme la vallee du Zab superieur,
difficile a franchir, et par où passe le chemin conduisant a Mossoul,
etait occupee par les montagnards syriens nestoriens et barree près
de Djoulamerk. Ceux-ci avaient appris le massacre de leurs frères
de race dans la region d’Ourmiah et etaient resolus a se defendre
pour echapper a un pareil soirt. Tribut a moitie independantes, a
l’egaldes Kurdes, ils vivent sur les montages sauvages de la region
du Hekkiari, et sont armes jusqu’aux dents, meme en temps de paix,
pour se defendre contre leurs voisins kurdes. Il ne restait donc a
Khalil bey qu’a se lancer, lui et son armee, a travers les Russes et
les montagnards syriens, pour atteindre Bitlis par le chemin dangereux
des montagnes kurdes. En route, il fut attaque par les troupes russes
venant de la direction de Bachkaleh. Se retirant lentement, il s’arreta
pour resister opiniâtrement, et occupa enfin une chaîne de montagnes
presque impraticables, a 40 ou 50 kilomètres au sud de Bachkaleh. Dans
ces deserts rocheux, dont les cimes etaient encore couvertes de neige,
commenca une lutte desesperee. Le 4 juin, les troupes de Khalil bey
furent enfoncees par une attaque des Russes, et rejetees dans la
vallee de Liva. Les restes de son armee passèrent par des sentiers de
montagne a Sort. Khalil bey lui-meme arriva a Bitlis par des chemins
detournes et y rassembla tous ceux qui s’y refugiaient peu a peu de
son armee d’occupation de la Perse. Les Kurdes qui s’etaient joints
a l’armee de Khalil bey a. Ourmiah s’etaient joints a l’ardistricts
kurdes de Schemdinan, au sud-est d’Ourmiah. Entre temps, l’aile gauche
de l’armee turque du Caucase avait repris l’offensive contre Olti.

Comme ils se heurtaient ici a la resistance opiniâtre des Russes et ne
pouvaient avancer, ils renforcèrent de nouveau leur aile droite, qui
operait contre la region de Van. Ils s’avancèrent sur un front large,
du Kezlar-Dagh jusqu’a Charian-Dagh, et cherchèrent a envahir, par
le defile de Delibaba, la plaine d’Aleschgert, occupee par les Russes.

Ils s’avancèrent egalement de l’ouest contre le front russe,
et occupèrent une ligne qui allait de Nimroud-Dagh (a l’extremite
occidentale du lac de Van) au lac-de Nassik, en passant par Karmough
et Pirrous, et a Gob par le lac de Boulama. Les Russes avaient deja,
a l’ouest du Nimroud Dagh, avance jusqu’a Bitlis, et etaient descendus
dans la plaine de Mouche, où ils avaient pris Vartenis; mais ils
avaient evacue cette position avancee, et s’etaient retires sur
la ligne d’Akhlat-Melaskert, lorsque des troupes venant de Mossoul
s’etaient unies aux restes de l’armee de Khalil bey a Bitlis. Les
Turcs lancèrent alors d’Erzeroum un corps d’armee contre le front
russe. Le 8 août, ils conquirent le passage de Mergemer, qui leur
ouvrit la plaine d’Alaschkert. Mais les Russes les repoussèrent de
nouveau et, après differents combats, maintinrent la ligne de Gob a
Akhlat. Durant l’offensive de l’annee turque, les Russes evacuèrent
Van du 31 juillet jusqu’au 2 août. Les Turcs avaient fait une avance
de Bitlis a Van, et les Russes, pour ne pas retirer des troupes aux
operations du nord du lac de Van, s’etaient replies. Djevded bey put
donc, 4 jours après le depart des Russes, occuper Van avec 400 hommes.

Mais il trouva Van vide, car les Russes avaient emmene avec eux
toute la population armenienne avec les missionnaires americains et
allemands. L’evacuation de la ville eut lieu a l’improviste. Les
Americains quittèrent Van le 2 juillet (sic?), et le directeur de
l’orphelinat allemand avec sa femme, sa fille et les missionnaires
allemands le 3 août. La soeur Kathe s’embarqua, avec 50 enfants
de l’orphelinat allemand, pour partir par le lac. Mais comme les
Kurdes tiraientsur la barque, elle dut retourner le 8 août, avec
les enfants, dans la ville en feu. Le 9 août arriva Djevded bey,
qui descendit a la Mission allemande, où l’accueillit soeur Kathe,
parce que tout etait brûle ailleurs. On avait encore laisse maintes;
choses en ville. Les Kurdes et les Turcs se mirent aussitôt a tout
piller. Les 400 Armeniens environ qui etaient restes en ville sur
une population de 30.000 âmes (c’etaient des vieillards, des femmes,
des enfants et des malades) se refugièrent pour la plupart dans la
propriete de la Mission allemande, où leur vie, du moins, etait en
sûrete. Les Armeniens que purent encore trouver les Kurdes furent
tues, et les femmes enlevees par eux. Mais, après quatre jours, les
troupes turques quittèrent de nouveau Van. Le 14 juillet les Russes
revinrent et, avec eux, beaucoup de familles armeniennes. Plus tard,
ce changement d’occupants se repeta, semble-t-il, encore une fois. Van
fut de nouveau occupe et de nouveau evacue par les Turcs. Les Russes
y rentrèrent et conservèrent Van depuis lors. Deja la première
evacuation de Van par les Russes etait sans but apparent. Peut-etre
le commandement de l’armee n’avait-il d’autre but que de retirer
les Armeniens de Van. Car le vieil axiome de Lobanoff-Rostowski ”
l’Armenie sans les Armeniens ” n’a jamais cesse d’etre le principe
dirigeant, de, la politique russe envers les Armeniens.

DEVASTATION DES REGIONS DE VAN, OURMIAH ET SALMAS

Au temps où Van etait assiege par les troupes turques, les villages
armeniens sans defense du vilayet furent systematiquement devastes, et
leurs habitants qui n’avaient pu s’enfuir furent massacres. La fuite
qui commenca au debut d’avril, quand les villages d’Alaschkert et
ceux de la plaine d’Abagha furent pilles, prit de semaine en semaine
de plus grandes proportions. Selon une statistique sur les massacres,
il y eut, entre la, fin d’octobre 1914 et le milieu de juin 1915, dans
le vilayet de Van et les districts voisins du vilayet d’Erzeroum, 258
villages pilles et ravages, et environ 26.000 Armeniens massacres. Le
reste de la population echappa par la fuite a une une mort certaine.

Le vilayet de Van, qui comptait 185.000 Armeniens avant la guerre,
semble a present vide d’Armeniens. Les districts du sud du vilayet
d’Erzeroum, avec environ 75.000 Armeniens, sont dans le meme cas. Ceux
qui etaient restes ou qui etaient revenus depuis le milieu de mai,
lors de l’avance des Russes, ont ete evacues par les Russes lorsqu’ils
durent quitter Van pour un temps (au milieu d’août). Tous ceux qui
purent echapper a l’epee, dans les regions frontières turques, se
trouvent actuellement en territoire russe, dans la vallee de l’Araxe.

Le nombre des refugies qui se sont rassembles en majeure partie autour
d’Etchmiadzin, siège du Catholicos armenien, doit monter de 200 a
250.000. Environ 200.000 se trouvent sur territoire russe et de 25 a
50 mille (y compris les Nestoriens) sur territoire perse. En dehors
de ceux qui ont pu se refugier auprès des Missionnaires americains
d’Ourmiah, c’est tout ce qui reste de la population armenienne et
syrienne des vilayets orientaux et du nord de la Perse. Nous avons
quelques rapports, venant d’Ourmiah, sur les ravages faits par l’armee
de Khalil bey et les troupes Kurdes qui s’etaient jointes a elle.

Le pasteur d’Ourmiah, Pfander, un germano-americain, ecrit en
date du 22 juillet 1915 :” A peine les Russes etaient-ils partis,
que les Mahometans se mirent a voler et a piller. Fenetres, portes,
escaliers, boiseries, tout fut enleve. Plusieurs Syriens (Assyriens)
avaient laisse la leur mobilier et leurs provisions d’hiver et
s’etaient’etalent enfuis. Tout tomba entre les mains de l’ennemi. La
fuite etait le parti le meilleur, car ceux qui restèrent eurent un
triste sort. 15.000 Syriens (Assyriens) trouvèrent un refuge entre
les murs de la Mission où les missionnaires leur fournirent le pain :
un lavache (pain azyme très mince) par personne tous les jours. Des
maladies se manifestèrent; la mortalite atteignit le chiffre de 50
par jour. Dans les villages, les Kurdes tuaient presque tous ceux
qu’ils pouvaient saisir. Six semaines durant, nous eûmes comme garde un
soldat ottoman. Le fait que je suis ne en Allemagne nous aida beaucoup,
et personne ne nous a touche un cheveu.

Dois-je raconter comment les Turcs avaient erige une potence dans une
des rues principales près de la porte de la ville, et y pendirent
beaucoup de Syriens innocents, et qu’ils en fusillèrent d’autres
après les avoir retenus longtemps en prison ? Je veux taire tous les
faits horribles. Parmi beaucoup d’autres soldats armeniens, ils en
tuèrent un devant la porte et l’enfouirent tout près du mur de la
maison de Mlle Friedemann, mais si negligemment, que tes chiens le
deterrèrent en partie. Une main restait tout a fait a decouvert. Je
pris quelques pelles et nous jetâmes sur lui un nouveau monceau de
terre. Le jardin de Mlle Friedemann, propriete de l’ ” Orient Mission
” allemande, fut ravage par les Musulmans, et les maisons en partie
incendiees. Nous avons salue avec joie les premiers Cosaques qui
reparurent après cinq mois. On est de nouveau sûr pour sa propre vie,
et on n’est pas oblige de rester les portes barricadees meme le jour “.

L’ex-directrice de l’orphelinat allemand a Ourmiah, Mlle Friedemann,
qui fut forcee, au debut de la guerre, d’evacuer l’orphelinat pour
recevoir les officiers russes, a recu la lettre suivante :

” Les dernières nouvelles disent que chez les Missionnaires
(americains) d’Ourmiah, 4.000 Syriens et 100 Armeniens sont morts de
maladies. Tous les villages des environs ont ete mis a sac et reduit
en cendres ; en particulier Geuktepe, Gulpartschin, Tscheragouscha ;
2000 chretiens ont ete massacre a Ourmiah et aux environs ; beaucoup
d’eglises sont detruites et incendiees, comme aussi beaucoup de
maisons en ville “.

Une autre lettre dit :

” Saoutschboulak a ete rase par les Turcs. On avait erige une potence
pour les Missionnaires. Mais des protections mises en oeuvre ont
empeche ce mal extreme. Une missionnaire et un docteur sont morts. ”

Une troisième lettre raconte :

” A Haftevan et Salmas, on a retire, des puits a pompe et des citernes
seulement, 850 cadavres, et sans tete, Pourquoi ? – Le Commandant en
chef des troupes turques avait fixe une somme d’argent pour chaque
tete de chretien. Les fontaines sont remplies de sang chretien. De
Haftevan seulement, on a livre aux Kurdes de Saoutschboulak 500
femmes et jeunes filles. A Dillman, des foules de chretiens furent
emprisonnes et forces d’accepter l’Islam. Les mâles furent circoncis.

Gulpartschin, le village le plus riche de la region d’Ourmiah,
est complètement rase ; les hommes ont ete tues et les plus jolies
femmes et jeune filles enlevees. il en fut de meme a Babarou. Les
femmes se jetèrent par centaines dans les eaux profondes du fleuve
quand elles virent que beaucoup de leurs compagnes avaient ete
violees en plein Jour sur les routes par les bandes turques ; il en
fut de meme a Miaudouab dans le district de Souldouz. Les troupes
passant a Saoutschboulak portaient vers Maragha la tete du Consul
russe au bout d’une pique. Dans la cour de la Mission catholique de
Fath-Ali-Khan-Gheul, 40 Syriens furent pendus a une potence qu’on
y avait erigee. Les religieuses du cloître etaient accourues sur
la route pour demander grâce ; mais ce fut en vain. A Salmas et a
Khosrowa, toutes leurs stations sont detruites ; les religieuses
se sont enfuies. Maragha est en ruines. A Tabriz, il n’y eut pas
autant de mal. On a tue 1175 chretiens a Salmas, 2000 dans la region
d’Ourmiah. 4100 personnes moururent du typhus chez les Missionnaires.

Tous les refugies ensemble, en comptant aussi ceux de Tergavar, Van,
de l’Azerbaïdjan, sont estimes a 300.000. On a etabli un Comite a
Etchmiadzin pour prendre soin des pauvres. Plus de 500 enfants furent
trouves sur les routes par où venaient les refugies et, parmi eux,
il s’en trouvait quelques-uns de neuf jours seulement. Plus de 3000
orphelins furent recueillis en tout a Etchmiadzin “.

Sur la devastation des villages armeniens du vilayet de Van – qui
est confirmee de differents c̫tes Рil y a aussi un recit allemand,
celui de M. Sporri, directeur de l’orphelinat allemand de Van, qui
raconte un voyage entrepris par lui dans la region de Van, en juin,
donc après l’entree des Russes dans Van :

” Devant nous, c’est Artamid avec l’agrement de ses jardins
delicieux… Mais quel aspect nous offre a present le village
! Ce n’est plus en majeure partie qu’un monceau de ruines. Nous y
conversâmes avec trois de nos anciens orphelins, qui avaient, jadis,
passe par des temps terribles. Nous continuons a cheval a monter
vers la montagne d’Artamid. Nos regards errent sur la magnifique
vallee de Hayotz-Dzor, La, devant nous, se trouve Artananz, elle aussi
complètement ravagee. Plus loin, dans une vigoureuse vegetation, c’est
Vostan. Son aspect anterieur lui meritait d’etre appele un paradis ;
ces derniers jours, il est devenu un enfer, Combien de sang a-t-il
coule ? la etait le point d’appui principal des Kurdes armes. Au pied
de la montagne, nous arrivons a Anghegh. La aussi plusieurs maisons
ont ete detruites, 130 personnes ont dû y etre tuees. Nous campâmes
la, en face de ruines noires. Il y avait devant nous un ” amrotz
“, une tour bâtie avec des tourteaux de fumier, comme on en voit
souvent par ici. On nous dit que les Kurdes avaient brûle la dedans
les Armeniens qu’ils tuaient. C’est affreux ! Mais c’est encore mieux
que si les cadavres des tues restaient, comme c’est arrive ailleurs,
longtemps sans sepulture, s’ils etalent devores par les chiens et
empestaient l’air. Lorsque nous continuons ensuite notre voyage a
cheval jusqu’a Guènn, des connaissances viennent au-devant de nous
et nous racontent ce qui s’est passe. La aussi, le theâtre de notre
ancienne activite, ecole et eglise, ainsi que beaucoup de maisons, tout
est en ruines. Celui chez qui nous avions coutume de loger est aussi
parmi les tues. Sa veuve ne s’est pas encore remise du choc. On compte
ici environ 150 morts. On nous dit qu’il y a beaucoup d’orphelins ; on
nous demande si nous ne voulons pas en recueillir quelques-uns. Nous
ne pouvions donner aucune reponse precise….. Nous avions du haut
de la montagne,un coup d’oeil merveilleux, mais dans les villages on
ne voit partout que des maisons noircies et des decombres “.

Nous avons lu deja dans le rapport americain, la description du
massacre de Van, qui eut lieu durant le siège de la ville. Vers la
meme epoque, furent attaques Akhlat et Tadwan. Les devastations furent
completees plus tard lorsque les Russes evacuèrent temporairement, en
août, la region au nord du lac de Van occupee par eux. Tout le nord et
le nord-est du vilayet de Van et les districts limitrophes du vilayet
d’Erzeroum, jusqu’a la frontière turque, sont complètement deserts. La
population turque s’est enfuie, selon une source turque, devant les
Russes, au nombre d’environ 30.000, pour se rendre dans le vilayet
de Bit-lis, et la population armenienne s’est refugiee au Caucase.

Les recits rapportent que, dans les massacres de la region de Van,
et dans les districts persans de Salmas, Ourmiah et Saoutschboulak,
on ne fit, aucune distinction entre Armeniens et Syriens.

Les montagnards syriens doivent etre, eux aussi, a l’heure actuelle,
cernes par les troupes turques. Le 30 septembre, arrivèrent a Salmas
beaucoup de refugies nestoriens da Djoulamerk dans la vallee du Zab
superieur. Ces Syriens racontèrent que 30.000 autres Nestoriens,
parmi lesquels aussi le patriarche nestorien Marschimoum, etaient en
fuite, et qu’ils les suivraient. Ils avaient ete attaques et chasses
par les troupes turques. Ils racontèrent de plus que 25.000 Syriens
des montagnes avaient ete cernes par les troupes turques et qu’ils
echapperaient difficilement a l’extermination.

Rapport du Patriarche Nestorien.

Marschimoum Benjamin, qui arriva en octobre a Khassrova, en Perse,
donne des details sur la persecution de son Eglise en Turquie.

Marschimoum a son siège (patriarcat) a Kotchannès, près de Djoulamerk,
dans la vallee du Zab superieur. C’est un homme de 25 ans. Le
Patriarcat est hereditaire dans sa famille. Le siège du Patriarcat
fut transfere, en 1500, de Bagdad a Kotchannès. Comme les chretiens
syro-nestoriens de la Turquie avaient ete en partie extermines, ou
s’etaient en partie refugies sur le territoire persan ou en Russie,
le Patriarche a transfere provisoirement son siège a Khosrowa, dans
la plaine de Salmas. Il y fit les declarations suivantes, en presence
d’un visiteur :

” Mon peuple se compose de 80.000 âmes, qui vivent en Turquie, comme
aschirets (tribus) libres. Ils n’avaient, tout comme les aschirets
kurdes, ni impôts a payer, ni soldats a fournir. Aucun fonctionnaire
turc n’a mis le pied dans nos regions. Nos tribus etaient armees dès
les anciens temps et deja les enfants de dix ans sont instruits dans
le maniement des armes, de sorte qu’avec nos 20.000 hommes armes,
nous pouvions nous defendre contre les attaques des Kurdes qui nous
entourent. Lorsque la Constitution fut proclamee en Turquie, nous
ajoutâmes foi aux promesses du gouvernement qui nous garantissait
toute securite, et nous vendîmes une grande partie de nos armes, car
on nous fit croire que les Kurdes aussi avaient ete desarmes. Notre
peuple resta ainsi sans defense. Après la declaration du Djihad
(guerre sainte), les Turcs resolurent de nous exterminer comme les
Armeniens, et nous firent attaquer par leurs troupes et les Kurdes, au
milieu desquels nous habitions. Notre situation empira encore lorsque
Khalil bey, après ses defaites a Salmas et dans la region d’Ourmiah
s’engagea, avec son armee battue, a travers nos vallees. A la fin de
mai des troupes turques arrivèrent de Mossoul dans nos region. Alors
commencèrent les massacres officiels et les devastations dans nos
villages. Notre peuple quitta les lieux de pâturage et se retira
sur le haut plateau de Betaschine, où il est enferme a present. Les
moyens de subsistance menacent de leur manquer et il y a parmi eux des
epidemies. Il ne reste pour eux qu’un seul espoir : celui de rompre
la chaîne de leurs assaillants et de fuir vers la frontière persane “.

Comme l’annonce la Frankfurter Zeitung du 4 fevrier 1916, le Patriarche
est venu a Tiflis et y a prie l’exarque de Georgie, qui est soumis
a la juridiction du synode russe, de lui obtenir la permission de
faire un voyage a Saint-Petersbourg. Le voyage a pour but d’operer
l’union de l’Eglise syro-nestorienne avec l’Eglise orthodoxe russe.

Après le traitement auquel sont soumises les Eglises chretiennes en
Turquie, depuis la declaration du Djihad, cette decision n’a rien
d’etonnant. Le gouvernement turc pousse avec violence Armeniens et
Syriens entre les bras de la Russie.

On a un expose fidèle du sort des refugies dans la lettre suivante :

Lettre d’un refugie Van qui quitta cette ville en juillet 1915 lors
de la retraite des Russes

(L’auteur de cette lettre est le Professeur Parounagh Ter-Haroutiounian
de Van, la destinataire : Mlle Koharigh Bedrosian.)

Vagharschabad, le 27 août 1915.

Chère Mademoiselle.

Tu auras sans doute appris des journaux la complète destruction de
Van. Au milieu d’avril, les Turcs ont reduit en cendres ma maison et
toutes celles de notre rue. Dans notre maison se trouvaient 250 femmes
et enfants des villages des environs de Van et 50 de la ville meme.

Tous ont ete brûles ensemble. Une terrible petite verole sevissait
dans la ville et enlevait tous les jours de 50 a 70 enfants.

En Juillet, les Russes durent se retirer; avec eux les Armeniens
survivants durent aussi quitter Van ; Nous laissâmes la ville,
sans aucune provision pour le voyage et sans aucun paquet, moi avec
mes deux garcons de 8 et 11 ans, et ma belle-soeur avec ma femme,
ayant chacune un enfant dans les bras. De Van jusqu’a Igdir – ah
! ce chemin de misère et de souffrance, pareil a l’enfer ! – nous
avons passe treize jours en route, parce que nous devions aller a
pied. Partout sur le chemin nous trouvions des cadavres, Dans les
champs gisaient les soldats tues. Dans les villages, complètement
deserts, il ne restait plus personne en vie, excepte les chiens
qui devoraient les cadavres. Notre caravane, quand nous quittâmes
Van, etait composee de 872 personnes ; 93 seulement sont arrivees a
Igdir. Mon propre enfant, Zolag, qui etait mon espoir, est mort en
route, et je ne pus meme pas l’ensevelir. Il fut jete la ; on le tira,
ou plutôt on le poussa de côte.

Nous avions avec nous, huit jours durant, notre vache, qui porta
patiemment nos enfants a tour de rôle. Mais on dut la tuer le 9e
jour pour conserver en vie les refugies. Depuis quatre semaines, je
garde le lit, mais je suis content d’etre encore en vie. A Van, il
ne reste plus personne, ni Turc, ni Armenien. Nous sommes loges ici
dans une seule chambre, avec 17 autres personnes. Beaucoup meurent
de malproprete et de faim. Pour l’amour de Dieu, procurez-nous de
l’argent et des secours ; autrement, il ne nous sera pas poss

Source/Lien : Imprescriptible.fr

From: Baghdasarian

http://www.collectifvan.org/article.php?r=0&id=74870
www.collectifvan.org

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