L’Armenie : comme un cognac bien vieilli

Le mardi 15 juil 2008

L’Arménie : comme un cognac bien vieilli

Frédérick Lavoie
La Presse
Collaboration spéciale

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On ne peut comprendre la force du mont Ararat avant de l’avoir devant soi. En le
côtoyant, l’agnostique en vient presque à croire que seule une main divine a pu
poser sur terre ce sommet éternellement enneigé qui berce à chaque instant la
vie arménienne.

Pour ajouter au mysticisme, le symbole suprême des Arméniens – où selon la Bible
se serait échouée l’Arche de Noé – se trouve entièrement de l’autre côté de la
frontière turque, fermée en raison des mauvaises relations entre les deux pays.
Comme Dieu, les monts sont inaccessibles, mais toujours présents.

Au-delà de l’Ararat mythique, l’Arménie entière charme et surprend. La pauvreté
de son économie, détruite par la dislocation de l’URSS, est inversement
proportionnelle à la volonté de son peuple de bien paraître et de bien
accueillir l’étranger. Ne vous étonnez pas d’être invité à prendre un café dans
la maison d’un inconnu après deux minutes de conversation.

L’Arménie est une terre qui a bien mûri, comme un bon cognac, sa spécialité
alcoolisée. Civilisation ancienne, c’est une terre d’histoire consommée où ont
été semée des milliers d’églises (40 000, dit-on), maintes fois centenaires pour
la plupart.

On parcourt facilement ce pays grand comme la Gaspésie en vieux «marchroutka»,
ces taxibus efficaces et fréquents, quoique peu agréables pour les coeurs
fragiles. Plusieurs des plus beaux sites se trouvent à moins d’une heure de la
capitale Erevan.

À Khor Virap (Sud), la religiosité de l’Ararat prend tout son sens dans ce
paysage de carte postale. C’est à l’emplacement de ce monastère fortifié, perché
sur une colline au pied des majestueuses montagnes, que le roi Trdat III aurait
décidé d’adopter le catholicisme en l’an 318 de notre ère, faisant de l’Arménie
le premier État officiellement chrétien.

Une visite s’impose également à Etchmiadzine, le «Vatican» de l’Église
apostolique arménienne, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de la capitale.
Les deux heures et demie que dure la messe du dimanche à la cathédrale passent
tout en douceur dans les majestueuses voix incantatoires des choristes.

Pour les amoureux de quotidienneté étrangère, une promenade sur la courte rue
principale d’Etchmiadzine et au marché central donne une impression inoubliable
de l’Arménie hors capitale et de la chaleur de son peuple.

Ce sont ces images qui restent gravées dans notre mémoire en quittant le pays:
les vendeuses de ptisseries déambulant dans les rues à la recherche de clients,
les petits commerces aux odeurs uniques, les sympathiques marchands de légumes
qui tiennent absolument à être pris en photo, les chauffeurs de taxi qui
discutent sans arrêt faute de passagers…

Les paysages du lac Sevan, au nord d’Erevan, complètent la découverte
naturo-religieuse. Les deux chapelles millénaires qui trônent au sommet des
collines de la péninsule offrent une vue imprenable sur le gigantesque lac à la
couleur changeante, lieu de villégiature préféré des Arméniens.

Erevan

Cette chapelle millénaire qui trône au sommet des collines de la péninsule offre
une vue imprenable sur le gigantesque lac Sevan, lieu de villégiature préféré
des Arméniens.
Photo Frédérick Lavoie

La capitale, l’élégante Erevan, pourrait facilement mériter le titre de «ville
aux mille cafés» ou de «ville rose», puisque plusieurs de ses anciens et
nouveaux édifices ont été construits en blocs de tuf, une pierre granuleuse le
plus souvent de teinte rosée.

Erevan a une ambiance à l’image du peuple arménien, dont le deux tiers sont
disséminés dans les diasporas aux quatre coins de la planète. C’est un
intéressant mélange d’influences américaines, russes, européennes,
moyen-orientales et caucasiennes.

En voyant tous les attraits du pays, on s’étonne de voir si peu de touristes
partir à sa découverte. Il faut dire que le pouvoir soviétique a rendu la
république pratiquement inaccessible durant tout le XXe siècle. La réputation de
«poudrière» de la région du Caucase lui colle aussi à la peau et fait peur.

Pourtant, le danger le plus concret que le voyageur étranger peut ressentir dans
l’Arménie d’aujourd’hui se trouve… sur les routes. À Erevan, le piéton
comprend rapidement que le petit bonhomme vert allumé ne doit pas être
interprété comme un droit de passage acquis, mais comme le moment le plus
opportun pour essayer une traversée entre deux chauffards qui n’ont aucunement
l’intention d’user leurs freins!

http://www.cyberpresse.ca/article/2

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