Les Chypriotes, ces Californiens d’Orient

Le Figaro
24 juillet 2004

Les Chypriotes, ces Californiens d’Orient;
PAROLES D’EUROPÉENS Suite de notre série : Chypre. Dans cette île
déchirée entre Turcs et Grecs, seuls ces derniers profiteront de
l’Union

Nicosie : Laure Mandeville

Ils chantent à pleine voix : Mario le barde, penché sur sa guitare,
torse moulé dans un tee-shirt bleu marine, avec son faux air de Jack
Lang, ses cheveux bouclés et son air rieur. Ses deux amis assis à la
même table, devant une bouteille de vin local à la robe vermeille et
au goût trop sucré ; et puis leurs voisins de tablée, une famille de
citadins chypriotes venus fêter la réussite de leur fille à ses
examens d’entrée à l’université. La mère, petit bout de femme
rondelette, nez en patate, cheveux roux teints remontés dans le cou,
vient carrément se planter à côté du chanteur, en criant à tue-tête.
Un fonctionnaire du ministère de la Défense, passablement éméché, se
lance dans une grande fresque géopolitique sur les raisons de la
division de l’île, partagée entre Turcs et Grecs. A Chypre, la
politique hante les conversations, presque autant que le football !
De plus en plus disert au fur et à mesure qu’il boit, Mario le
guitariste, avocat de profession, se met à fulminer contre
«l’incompétence» des politiciens locaux «qui étouffent les petits
métiers libéraux», avant d’entonner une joyeuse ballade grecque…
Nadia et Dalia, jolies filles d’Ukraine et de Lituanie qui font la
plonge en cuisine, sortent de leur antre pour jouir de la scène. Cela
leur fait du bien à l’me, cette exubérance méditerranéenne, qui
tranche avec la nostalgie noyée de vodka et de slavitude de leurs
terres natales.

L’air est doux. De drôles de parasols suspendus en hauteur forment
une voûte de tissu qui cache les étoiles et couvre la terrasse de
cette petite taverne, nichée au coeur de la vieille ville de Nicosie,
capitale de l’île. «Ce qui nous caractérise, c’est le sens de la fête
!» , lance la femme rousse, en se dandinant d’aise. A l’exception des
mythiques nes chypriotes, de plus en plus rares, qui se mettent à
braire au petit matin dans les montagnes du Troodos, en même temps
que les cloches des monastères vous invitent à matines, ce sont les
tavernes et les cafés de Chypre qui révèlent le mieux «l’me»
éternelle de cette île carrefour de Méditerranée orientale.

C’est ici, aux terrasses des «kafejnas», petits cafés peuplés
d’hommes basanés sirotant de l’ouzo en jouant au trictrac, qu’on vous
interpelle pour vous inviter gentiment à «faire une pause». Pour
chanter, boire, fumer (les non-fumeurs sont rares) ; se gorger de
viandes grillées et de drôles de bonbons jaune clair au nectar de
raisin et aux amandes. Pour parler aussi. Evoquer l’histoire de
l’île, joyau de Méditerranée marqué par les invasions successives, de
l’ordre grec à la colonisation britannique, en passant par les
Romains, Byzance, la botte musclée des Lusignan de France, et bien
sûr la tutelle de l’Ottoman…

C’est sous les tonnelles que l’on vient rêver, immobile, à
l’orientale. Posée aux portes du Moyen-Orient, à quelques encablures
des côtes turques au nord et des côtes libanaises au sud-est, Chypre,
l’île grecque remplie de vestiges de la splendeur hellénique, semble
avoir été touchée par «le sommeil» des Orientaux d’Anatolie et leur
potentiel de contemplation. N’est-elle pas «un paradis naturel, au
milieu duquel se dresse l’arbre de l’oisiveté» ?, s’émerveille
l’écrivain britannique Lawrence Durrell dans les années 50, dans son
beau livre Citrons acides, alors que montent déjà les troubles de
l’indépendance arrachée à l’Angleterre en 1960.
Le problème est que cet hédonisme presque philosophique que l’on hume
toujours à l’ombre des parasols ne reflète plus bien la réalité d’un
pays que l’invasion turque de 1974 a coupé en deux, bouleversant tous
les repères. D’un seul coup, un beau jour, il y a trente ans, c’est
tout le quotidien de deux peuples qui a basculé, à la faveur de ce
qu’il faut bien appeler une véritable épuration ethnique. En quel
ques heures à peine, sans prendre le temps de faire une valise,
parfois même en chaussettes, quelque 190 000 Grecs chypriotes ont dû
fuir vers le Sud, abandonnant leurs maisons et leurs vergers pleins
d’agrumes, tandis que des dizaines de milliers de Turcs chypriotes
migraient au Nord.
Brusquement, ces deux communautés habituées à cohabiter depuis des
siècles ne se sont plus parlé. Si Turcs et Grecs de Chypre portent
toujours au coeur la même déchirure, la même balafre que symbolise
physiquement l’affreux mur de barbelés qui traverse l’île, s’ils
continuent de rêver à haute voix de «réunification», leurs routes ont
divergé économiquement, politiquement et mentalement. Le mur a bien
été rouvert aux habitants, il y a an, lançant une grande vague de
week-ends de «pèlerinage» dans les maisons perdues. Yannis
Hadjiloukas, un Grec de Nicosie, a retrouvé la sienne amputée d’un
étage et occupée par des bergers de Turquie…

«C’était triste, a-t-il raconté, je n’ai pas retrouvé une seule
photographie, un seul livre qui m’appartienne…» Loin de rapprocher
les communautés, ces contacts ont dans l’ensemble créé une tentation
de repli, surtout dans la jeunesse du Sud, qui n’a pas connu
l’avant-1974. «On a peur d’eux, et eux de nous», résume Marina, la
quarantaine, Grecque chypriote du Sud, qui n’est pas contre une
fédération à condition qu’elle maintienne deux administrations
séparées. «Nos instituteurs nous enseignent une vision nationaliste
de l’histoire, qui nourrit la haine», renchérit Karene Voskeritchian,
jeune Arménienne de Limassol.

Les Chypriotes du Sud craignent aussi de devoir «payer pour les
Turcs», vu l’immense différence de niveau économique. C’est qu’en
trente ans, tandis que la République autoproclamée de Chypre Nord,
sous tutelle turque, non reconnue par la communauté internationale,
sombrait, telle une Belle au bois dormant, dans une léthargie
débilitante – dont le seul avantage a été de préserver le littoral de
l’assaut des promoteurs immobiliers -, Chypre Sud se lançait à corps
perdu dans le tourisme et la modernité galopante. Bétonnant ses côtes
avec une ardeur dont on ne voit toujours pas la fin. Le résultat est
là : un pays arriéré transformé en Californie orientale, avec son
boom économique impressionnant, son chômage quasi inexistant, son
taux d’équipement high-tech très avancé… et hélas, une dégradation
de l’environnement tout aussi spectaculaire. Dopée par l’arrivée des
élites libanaises fuyant la guerre, dans les années 80, Chypre Sud
s’est aussi muée en place financière, dont le statut offshore a
attiré les nouveaux Russes après l’effondrement du communisme.

Les pauvres paysans chypriotes grecs déracinés sont devenus riches.
«La plupart des familles ont quatre voitures, des maisons à étages,
des résidences secondaires, des ordinateurs, des téléphones mobiles
et des motos pour les enfants… C’est le syndrome des nouveaux
riches qui ne savent quoi faire de leur argent», explique Ka rene.
Limassol, sur la côte sud. La laideur des immeu bles cons truits à
grande vitesse, sans réflexion sur le devenir de ce port, est
choquante. C’est à peine si on aperçoit la mer violette, entre les
cubes de béton qui bordent les plages. Même les lauriers roses et les
bougainvilliers semblent faire la moue, comme s’ils avaient du mal à
trouver leur place, entre les gratte-ciel des banques et les
fast-foods bon marché. L’ambiance est américaine, le civisme en
moins. Les immenses avenues sont impossibles à traverser sans risquer
de se faire écraser par les 4 X 4 lancés à grande vitesse. Pourtant,
jadis, la ville était belle, avec son bord de mer crénelé de belles
maisons vénitiennes et ottomanes.

Le père du photographe arménien Robert Voskeritchian, arrivé sur
l’île après le génocide arménien de 1915, en avait fait de nombreux
clichés que le fils garde précieusement dans ses archives. «Les
Chypriotes veulent se venger de la perte de leurs terres, en
consommant et en construisant clinquant, sur du sable», note un
observateur français. Cette perte d’identité est selon lui «la clé
psychanalytique» qui permet d’expliquer la fuite en avant. «Le
problème des Chypriotes est qu’ils n’ont jamais été maîtres de leur
destin, vu l’importance géostratégique de l’île. Ils se sont vu
donner une fausse indépendance par les Britanniques, qui ont gardé
une toute petite portion du territoire et ouvert la porte de l’île à
la Turquie», renchérit le photographe Voskeritchian, tandis que ses
yeux vifs lancent des éclairs. L’Arménien de Limassol est loin d’être
seul à détester les Britanniques, mais la culture anglo-saxonne n’en
est pas moins omniprésente, surtout dans une jeunesse vivant au
rythme des tubes anglo-américains et des séries d’outre- Atlantique
montrées en boucle sur la télévision locale.

A Limassol, au fast-food de Goodies, toujours plein à craquer, les
jeunes Chypriotes ventripotentes, nombril à l’air, mangent des frites
et des burgers en tapotant sur leurs portables dernier cri. Malgré
les drapeaux grecs qui pavoisent les immeubles officiels, la Grèce
continentale, si aimée des aînés qui voulaient s’y rattacher, perd du
terrain. «Comme aux Etats-Unis, la mentalité est matérialiste. Les
enfants sont pourris gtés, leurs parents leur donnent tout», affirme
Karene, Arménienne de 19 ans, qui a reçu une éducation beaucoup plus
exigeante. Les tensions qui en découlent sont nombreuses. Les jeunes
exigent beaucoup, mais délaissent leurs vieux, devoir pourtant sacré
dans cette société méditerranéenne. On se marie toujours très tôt,
mais le taux de divorce connaît une croissance exponentielle.

Les parents s’inquiètent aussi beaucoup d’une libéralisation des
moeurs galopante. Ainsi Yannis Hadjiloucas est-il obligé de laisser
sa fille de 16 ans aller en boîte après minuit, car c’est l’heure à
laquelle ouvrent désormais les discothèques de cette île festive où
il fait toujours beau. Pourtant, la société «garde une vraie
cohésion, un vrai réseau familial», tempère le Français Jean-
Bertrand Dubart, installé dans l’île depuis seize ans. L’Eglise,
premier investisseur, reste un ciment national important. Le taux
élevé de diplômés de l’enseignement supérieur, qui atteint 60%, donne
de bonnes armes aux jeunes générations qui entrent dans l’Europe.
Avisés, les Chypriotes comprennent d’ailleurs tout l’intérêt de
s’ouvrir à l’Union, même s’il ne s’agit pas «de leur identité
naturelle», beaucoup plus orientale. Ils savent que pour sortir du
système politique clanique, pour casser le poids du Parti communiste
(30% des votes) et des syndicats, pour secouer la torpeur
bureaucratique et imposer une cure d’austérité, Chypre a besoin de ce
mariage de raison. L’ampleur des trafics de drogue, qui prolifèrent à
travers la Turquie et les réseaux des Grecs pontiques de l’ex-URSS,
les inquiète. Enfin, les Chypriotes grecs se demandent si l’Europe,
en imposant des visas, pourra les aider à faire face aux nouveaux
envahisseurs qui déferlent. Ni croisés ni janissaires du sultan, ces
«intrus» ont de longues jambes interminables, des yeux bleus en
amande, et portent… des minijupes. Ce sont les redoutables femmes
slaves de l’ex-URSS, à l’éclatante beauté, qui par milliers, prennent
mari dans l’île. Le nombre de mariages mixtes, affirme la presse
locale, a pris la forme d’un phénomène de société, pour le grand
déplaisir des jeunes femmes chypriotes. Mais Chypre la convoitée en a
vu d’autres… Lundi : les Maltais