»Vodka lemon» : une comédie bien frappée

Tageblatt, Zeitung fur Letzebuerg (Luxembourg)
Lundi, 29 Mars 2004

»Vodka lemon» : une comédie bien frappée

Le cinéaste kurde irakien Hiner Saleem signe avec »Vodka lemon» une
comédie noire et givrée, où l’humour surréaliste et grinçant se
teinte de tendresse et de poésie. Le film sort quelques jours après
le Nowrouz, le jour de l’an kurde.
»Vodka lemon», tourné dans des villages kurdes en Arménie, en kurde,
en russe et en arménien, a reçu le Prix Saint-Marc du meilleur film à
la dernière Mostra de Venise qu’il a dédié aux Kurdes et au
»Kurdistan, dont c’est l’année zéro». »Le 9 avril 2003, j’ai appris
la nouvelle que j’attendais depuis mon enfance, la chute de Saddam
Hussein», a déclaré le cinéaste, né en 1964 au Kurdistan irakien.

Le film s’ouvre sur une scène saisissante: un vieillard sur un lit
métallique glisse rapidement dans un paysage de neige. Lorsque cet
étrange traîneau s’arrête, le vieillard retire son dentier et se met
à jouer de la flûte. Ce sont les funérailles de l’épouse d’Hamo, un
beau sexagénaire à la chevelure blanche.

Avec une retraite de moins de dix dollars par mois, il vit avec l’un
de ses fils, sans emploi, et sa petite fille. L’autre fils vit à
Alfortville, un mot magique, synonyme d’Eldorado, dans ce minuscule
village kurde d’Arménie, privé de tout. Lorsqu’une lettre arrive de
France, tous espèrent que l’enveloppe est pleine d’argent.

Mais ce n’est pas le cas et certains regrettent le temps d’avant (de
l’Union soviétique) où »on n’avait pas la liberté mais on avait tout
le reste».

Hamo, lui, en est réduit à vendre son uniforme et son armoire, ce qui
donne lieu à des scènes surréalistes et picaresques avec les
pérégrinations du vieil homme trimballant l’encombrant objet dans un
désert blanc qui semble ne mener nulle part, où circule pourtant un
bus coloré, presque vide.

»Tombe la neige», la rengaine d’Adamo accompagne Hamo, qui croise
régulièrement dans le bus et au cimetière une belle veuve qui va
s’incliner devant la tombe de son défunt mari…

L’univers de »Vodka lemon», avec ses personnages attachants, son
mariage, ses musiciens et son banquet en plein air, rappelle un peu
celui de Kusturica. Le tragique y côtoie la gaieté et il ne faut
surtout pas penser aux lendemains.

»Je suis un homme pudique, dit Hiner Saleem. Même dans les moments
vraiment très difficiles, tragiques, il y a toujours un petit truc
qui nous fait éclater de rire.»

Le cinéaste a tourné dans des conditions très rudes, au pied de la
plus haute montagne d’Arménie, dans des villages isolés en hiver, par
-25 degrés. Il rêve de réaliser le prochain au Kurdistan. »Mais il
faut acheminer le matériel, par où passer? Qui va vouloir nous
assurer? Mais c’est sûr je ferai ce film. L’histoire se passe au
Kurdistan».

Réfugié politique dès l’âge de 17 ans, il a vécu dix ans à Paris où
il a réalisé »Vive la mariée… et la libération du Kurdistan», puis
»Passeur de rêves» dans les villages kurdes d’Arménie. »Avec ces
films, dit-il, je me réinventais un pays».

En même temps que »Vodka lemon», Hiner Saleem publie »Le fusil de mon
père», un récit (Editions du Seuil) où il raconte son enfance et
l’histoire des siens, depuis l’arrivée au pouvoir de Saddam Hussein
jusqu’au jour où il a dû fuir l’Irak.

Il aime citer cette phrase de son grand-père: »notre passé est
triste, notre présent est catastrophique, mais heureusement nous
n’avons pas d’avenir».

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