9 avril 2026
Arménie. Les réfugiés du Haut-Karabakh face à la paix dictée par Bakou
Les discussions de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan se sont accélérées sous l’impulsion de l’administration Trump. Si elle peut amener une stabilité, bienvenue dans la région, la paix selon les règles de Bakou n’est pas imaginable pour les réfugiés du Haut-Karabakh. Reportage.
Hugo Laulan
Le rouge, le bleu et l’orange. Les trois couleurs du drapeau de l’Arménie se déclinent un peu partout dans Erevan, la capitale. L’étendard flotte au-dessus des bâtiments officiels, sur les places, ou en format miniature dans les commerces. Accroché à un balcon à côté de la Cascade, rue Tamanyan, un autre drapeau se fait une place : celui de la république du Haut-Karabakh, appelée « Artsakh » par les Arméniens. Il reprend les mêmes couleurs que le drapeau arménien mais s’en distingue par la présence d’un chevron en gradins, symbole de la séparation entre le Haut-Karabakh et le reste de l’Arménie.
En septembre 2023, l’Azerbaïdjan a lancé une offensive éclair et repris en quelques jours le contrôle total de la province peuplée majoritairement d’Arméniens. Plus de 100 000 personnes étaient contraintes à l’exil. Cette offensive faisait suite à la « deuxième guerre du Haut-Karabakh »en 2020, au cours de laquelle l’Azerbaïdjan avait repris le contrôle d’une partie du territoire. Près de 4 000 personnes avaient été tuées durant ce conflit côté arménien, un peu moins de 3 000 côté azerbaïdjanais.
Depuis, Nikol Pachinian, Premier ministre de l’Arménie, et Ilham Aliyev, président de l’Azerbaïdjan, tentent de normaliser leurs relations. L’arrivée à la Maison blanche de Donald Trump au début de l’année 2025 a impulsé une nouvelle dynamique dans le dialogue entre les deux dirigeants.
« Je pense que lorsque Donald Trump évoque tous les conflits qu’il a résolus, celui entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est peut-être le plus avancé », explique Tigran Grigoryan, directeur du Centre régional pour la démocratie et la sécurité (CRDS), basé à Erevan. « Ce n’est pas comme s’il y avait une guerre avant l’intervention de Trump, mais il y avait beaucoup de tensions et son intervention a contribué à les apaiser quelque peu », analyse le spécialiste.
La guerre en Iran, déclenchée le 28 février par les États-Unis et Israël, a par ailleurs fait craindre une extension du conflit dans le Caucase. Deux drones, probablement iraniens, ont touché l’exclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan le 5 mars, ravivant dans un premier temps les tensions entre les deux pays. Bakou a finalement décidé de calmer le jeu pour éviter l’escalade, Ilham Aliyev félicitant le nouveau guide suprême iranien après l’assassinat d’Ali Khamenei.
Une paix impossible
Le 8 août 2025, les deux dirigeants du Caucase ont signé à Washington un protocole d’accord, prémices d’un futur accord de paix évoqué depuis plusieurs mois. Ce texte prévoit la mise en place d’un corridor entre l’Azerbaïdjan et son exclave du Nakhitchevan, via l’Arménie : la « route Trump pour la paix internationale et la prospérité » (Tripp).
Ces échanges se sont concrétisés avec la visite, du 9 au 11 février, du vice-président états-unien J. D. Vance en Arménie et en Azerbaïdjan. Une visite fructueuse, conclue par la signature de plusieurs accords bilatéraux entre les États-Unis et les deux pays voisins. Elle symbolise également les changements de rapport de forces dans la région du Caucase du Sud, où Moscou, puissance et médiateur historique, est en perte de vitesse depuis la guerre en Ukraine, au profit de Washington.
Malgré ce regain de tensions, les discussions ont « apporté une sorte de stabilité dans la région, au moins à court et moyen terme », décrypte Tigran Grigoryan. Pourtant, les réfugiés du Haut-Karabakh rencontrés dans la capitale arménienne ont pour la plupart du mal à imaginer cette paix possible.
Au cœur d’Erevan, les Arméniens de l’Artsakh peuvent se retrouver au centre culturel Ararich, qui dispense aux enfants « des cours de dessin ou encore des ateliers de langue », explique Hunan Tadevosyan, son directeur. Si le lien avec leur terre d’origine est entretenu, le ressentiment et la douleur ne quittent pas les familles.
Dans les locaux de l’association, un grand drapeau du Haut-Karabakh est déployé. Sur les murs sont exposés les photos et les dessins de Tigran Avetisyan, un soldat arménien tué pendant la guerre. Sa mère les a légués à l’ONG et Hunan compte organiser une exposition pour les enfants.
« Je n’ai jamais vraiment quitté le Haut-Karabakh. Mentalement, je suis toujours là-bas », explique Lusine Minasyan, pendant que son fils joue avec d’autres enfants de réfugiés. Originaire de la région d’Askeran, foyer de résistance arménienne, elle a perdu son mari durant la guerre de 2020. À 38 ans, elle élève désormais seule son fils à Erevan. Dans le Haut-Karabakh, Lusine était professeure à l’université. Aujourd’hui, comme beaucoup de mères de famille, elle survit en préparant et vendant des pâtisseries typiques de sa région. « Ses baklavas sont les meilleures », assurent plusieurs parents présents au centre Ararich.
Impossible pour elle d’entendre parler d’une quelconque paix. « Comment je vais expliquer à mon fils qu’il va devoir vivre aux côtés de ceux qui ont tué son père », témoigne la mère de famille. Si la paix est signée, elle assure qu’elle quittera le pays.
Lusine Minasyan a perdu son mari pendant la guerre de 2020. Aujourd’hui, elle ne peut pas imaginer la paix avec ceux « qui ont tué le père de son fils ».
Marine Gabrielyan, elle aussi réfugiée du Haut-Karabakh, partage le même point de vue. « C’est irréel d’imaginer vivre avec les Azéris. Depuis mon enfance, j’ai perdu quasiment tous mes proches durant ces conflits », déplore la réfugiée. Durant la guerre de 2020, le plus âgé de ses trois fils a été blessé. Les deux femmes attendent les élections législatives de juin 2026 et espèrent un changement à la tête du pays.
« Il n’y a pas un seul mot sur nous »
Derrière le comptoir du Tumanyan’s Art, Vadim Balayan a un discours plus nuancé. Avec sa femme Kristen, ils tiennent ce café-restaurant où ils servent notamment plusieurs spécialités culinaires de leur région. Rencontré une première fois en janvier 2025, avant les accords de Washington, l’homme voyait dans les négociations de paix « un énième jeu politique », dans lequel l’Arménie « n’a d’autre choix que de signer la paix pour éviter une nouvelle guerre ».
Vadim Balayan, réfugié du Haut-Karabakh, dans le café-restaurant Tumanyan’s Art, qu’il tient aujourd’hui avec sa femme, Kristen, dans le centre d’Erevan.
Un an plus tard, avec l’avancée des négociations, il demande : « Comment pourrait-on passer à autre chose ? C’est notre vie, on ne peut pas l’oublier. » Si, selon lui, il est encore trop tôt pour tourner la page, il pointe surtout du doigt une forme de « déconnexion » au sein de la population arménienne : « Certains pensent que l’on peut encore retourner dans l’Artsakh ! »
Ce désarroi des réfugiés s’explique aussi par leur absence totale dans les négociations de paix. « Il n’y a pas un seul mot sur nous », regrette Siranush Sargsyan, journaliste originaire du Haut-Karabakh : « Comment pouvez-vous prétendre discuter de la paix et de la prospérité dans une région, en mettant de côté une partie des habitants de cette région ? C’est assez traumatisant pour nous, ils prétendent que ces gens n’existent pas.
D’autant que la plupart des réfugiés éprouvent une situation économique et sociale très tendue, avec des loyers très élevés, des difficultés à trouver un emploi combinées à la fin des aides versées par l’État.
Cette paix est totalement illusoire. On ne peut pas l’envisager si nous faisons tout ce que l’Azerbaïdjan veut.
« La principale faiblesse de cet accord est qu’il n’y a aucune réciprocité entre les deux parties, souligne Tigran Grigoryan, l’Arménie accepte toutes les demandes et les conditions de l’Azerbaïdjan. Il est nécessaire de trouver un terrain d’entente. » Le journaliste Siranush Sargsyan renchérit : « Cette paix est totalement illusoire. On ne peut pas l’envisager si nous faisons tout ce que l’Azerbaïdjan veut. »
« Ilham Aliyev fait son possible pour effacer toute trace de présence arménienne sur ce territoire », argue Altay Goyushov, historien azéri et directeur de l’Institut de recherche de Bakou. Le président azerbaïdjanais, qui dirige le pays d’une main de fer depuis plus de vingt ans, dicte aussi le rythme des discussions en posant des conditions que l’Arménie se voit obligée d’accepter pour espérer la paix. La demande la plus symbolique : qu’Erevan retire toute mention au Haut-Karabakh dans sa Constitution. À l’heure actuelle, la déclaration d’indépendance de l’Arménie, qui date de 1990 et est intégrée à la Constitution, fait référence à la « réunification » de l’Arménie et du Haut-Karabakh.
Ni guerre ni paix
Quel avenir imaginent alors les réfugiés ? Si la situation actuelle n’est pas en leur faveur, Lusine Minasyan reste optimiste : « Je n’ai pas tourné cette page, j’ai toujours l’espoir de revenir là-bas. » Lorsqu’elle évoque le futur, sa gorge se serre. « Je pense que la nouvelle génération nous ramènera dans le Haut-Karabakh. La seule demande de mon fils, c’est de pouvoir aller déposer des fleurs sur la tombe de son père », plaide-t-elle, émue.
Pour sa compatriote réfugiée Marine Gabrielyan, les discussions actuelles illustrent une nouvelle menace pour l’Arménie : « Il n’y a rien de nouveau dans ce projet de corridor, si ce n’est que ce qui s’est passé dans le Haut-Karabakh risque de se dérouler ici, dans le reste de l’Arménie. »
Pour Marine Gabrielyan, l’Azerbaïdjan pourrait dans les années à venir, lancer une offensive contre l’Arménie, comme il l’a fait pour reprendre le contrôle du Haut-Karabakh.
Un scénario impossible à anticiper, mais qui paraît plausible selon Altay Goyushov : « À court terme, tant que l’administration Trump est en place, je ne pense pas que l’Azerbaïdjan lancera une nouvelle guerre. Mais la propagande est toujours aussi présente dans le pays, l’Arménie est toujours dépeinte comme un ennemi. Le risque existe car le régime d’Ilham Aliyev est un régime autoritaire et qu’il est impossible de prédire ce qu’il va faire. »
D’autant que, selon l’historien azéri, Ilham Aliyev n’a pas besoin d’un accord de paix. « Cette situation où il n’y a pas de guerre et pas de paix convient très bien à son régime. Sa seule préoccupation est de conserver le pouvoir, et pour cela, il doit continuer d’alimenter le sentiment nationaliste », estime-t-il.
Pour conserver un semblant d’espoir, les réfugiés doivent « faire le nécessaire pour rester durablement en Arménie. C’est le minimum, et c’est un pas de plus vers un retour dans l’Artsakh ».
Difficile d’imaginer l’Arménie s’engager de nouveau dans un conflit armé après les défaites de 2020 et 2023. La position du gouvernement arménien semble même résolue. « Vous comprenez comme moi que si l’on ne referme pas le dossier du Haut-Karabakh, la paix est impossible », déclarait le Premier ministre Nikol Pachinian dans son discours à la nation le 18 août 2025.
« Je pense que la société est fatiguée de la guerre, analyse Tigran Grigoryan. L’Arménie ne semble pas avoir les ressources pour demander quelque chose de plus ambitieux. Comparée aux autres scénarios, notamment celui de l’escalade et des menaces de l’Azerbaïdjan sur l’ensemble du territoire national, il semblerait que ce soit la moins mauvaise des solutions. »
Mont Ararat depuis la Cascade à Erevan. Emblème de l’Arménie, le sommet se trouve à une cinquantaine de kilomètres au sud de la capitale, en Turquie.
Un point de vue réaliste mais difficile à accepter pour la majorité des réfugiés. Si elle ne croit pas dans la volonté azerbaïdjanaise de faire la paix, Siranush Sargsyan est consciente des marges de manœuvre limitées de l’Arménie. Pour conserver un semblant d’espoir, les réfugiés doivent « faire le nécessaire pour rester durablement en Arménie. C’est le minimum, et c’est un pas de plus vers un retour dans l’Artsakh », selon elle.
« L’Arménie a besoin de nous », affirme la journaliste avant de conclure : « Ce n’est pas juste un rêve d’y retourner. C’est notre droit. »
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Disclaimer: This article was contributed and translated into English by Emma Jilavian. While we strive for quality, the views and accuracy of the content remain the responsibility of the contributor. Please verify all facts independently before reposting or citing.
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