Fidèles à leur habitude, Armen Avo, Vitaly Petrosyan et Herminé Avagyan se rassemblent dans un café proche de la place de la Liberté, à Erevan. Ces trois écrivains originaires du Haut-Karabakh (l’Artsakh en arménien) se retrouvent « pour continuer à faire exister leur paradis perdu », selon la formule d’Herminé Avagyan, qui est à l’origine de ces rencontres. Ici, on parle le dialecte de l’Artsakh, on chante des chansons et on partage ses créations. « Les écrivains, les poètes, ont besoin non seulement d’être publiés, mais aussi de présenter leurs œuvres dans un cadre familier et bienveillant. Au travers de nos rencontres, nous continuons à rendre l’Artsakh vivant », estime la poétesse.
Comme 120 000 Arméniens originaires du Haut-Karabakh, ils ont été contraints de fuir vers l’Arménie voisine à la suite de l’offensive azerbaïdjanaise du 19 septembre 2023 qui entraîna l’effondrement de cette république autoproclamée. Depuis 1988, l’Arménie et l’Azerbaïdjan étaient engagés dans une guerre qui fit plus de 37 000 victimes dans les deux camps pour le contrôle de ce territoire contesté. Bien que l’Artsakh soit considéré par les Arméniens comme le berceau de leur civilisation, plus aucun Arménien n’y réside aujourd’hui. Pour lutter contre cet effacement et dénoncer le nettoyage ethnique dont ils ont été victimes, ces écrivains ont décidé de s’engager pour porter la voix de leur peuple déraciné.
Malgré l’ambiance joyeuse qui règne autour de la table, les échanges sont emplis d’une certaine mélancolie. À seulement 24 ans, Armen Avo est le cadet du groupe. Originaire du village de Vaghuhas, il a combattu lors de la guerre des 44 jours à l’automne 2020 – un conflit qui a fait près de 7 000 victimes et coûté la vie à son frère aîné. Pour lui, l’écriture s’est imposée comme un moyen de résistance, un allié substantiel qui ne l’a jamais abandonné.
Injustice
« Pendant la guerre des 44 jours, j’ai compris que les soldats ne décidaient rien. Même si nous avons réussi à tenir certaines de nos positions, nous les avons finalement perdues à cause d’une simple signature, raconte-t-il, évoquant l’accord de cessez-le-feu signé le 9 novembre 2020 dans lequel les Arméniens ont d’abord perdu deux tiers de leur territoire, avant de le perdre complètement en septembre 2023. Face à ce sentiment d’impuissance, l’écriture est devenue une manière d’extérioriser, de traduire notre douleur qui se mêle à la fierté d’avoir réussi à résister, malgré tout. Aujourd’hui, dans chacun de mes poèmes, je continue à faire mémoire de cette vie qui n’existe plus. Cela me permet de retourner sur ma terre natale où je me sens invincible. »
Sur la table, le dernier livre dArmen Avo, publié en 2024.ARNAUD SPILIOTI
Le jeune homme lit au groupe l’un de ses derniers poèmes, écrit quelques mois après l’effondrement du Haut-Karabakh arménien. « Des épines et des blessures profondes en mon âme. Fatigué, perdu, désespéré et vieux, je retournerai à mon village natal, et ma mère m’ouvrira les portes de notre maison. Et je croirai qu’en ce monde, je suis si fort… et invincible, et que l’Homme n’est pas seul au monde, cloué sur sa croix, en sa douleur. »
Cette lecture suscite une vive réaction de la part de Vitaly Petrosyan, l’un des écrivains attablés, qui ne parvient pas à contenir son sentiment d’injustice. « La haine que j’éprouve à l’égard de ceux qui sont responsables de la disparition de notre patrie est immense. Le gouvernement arménien a créé un climat social qui ne correspond en rien à la réalité. Il est devenu difficile, voire dangereux, de mettre en avant le patrimoine de l’Artsakh dans l’espace public. Prononcer ce mot relève presque d’un acte de bravoure, explique l’écrivain et professeur de littérature. En tant qu’écrivains artsakhktsis, nous continuerons à nous battre aux côtés de ceux qui nous soutiennent en Arménie et dans le monde pour nous débarrasser de ces autorités et faire du droit au retour en Artsakh une idée nationale. L’Artsakh est l’âme de l’Arménie, mais l’Arménie a vendu son âme. »
Obstacle à la paix
Moins de trois ans après la perte de leur foyer, et alors que la plaie est encore à vif, les réfugiés du Haut-Karabakh accusent le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan d’avoir sacrifié l’Artsakh pour conclure une paix au plus vite avec l’Azerbaïdjan. Réélu le 7 juin dernier avec 49,8 % des voix, le chef de l’exécutif, qui entend sauver ce qu’il reste de l’Arménie, a présenté ce scrutin tout au long de sa campagne comme un choix entre une paix durable, bien que controversée, avec Bakou, ou un retour à la guerre. Pour ratifier l’accord de paix, Bakou exige une condition hautement symbolique : la révision de la Constitution arménienne de 1990, qui fait explicitement référence à la « réunification » avec le Haut-Karabakh. Dans cette perspective, la question du droit au retour des déplacés du Haut-Karabakh constitue un obstacle à cette paix dictée par l’Azerbaïdjan.
Pour continuer à faire vivre la culture du Haut-Karabakh et porter la cause de son peuple au-delà des frontières de l’Arménie, Herminé Avagyan vient de publier aux éditions Newmag son sixième ouvrage, traduit en français et en arménien, Lettres du Paradis où il n’y a plus personne. Au travers de cette correspondance avec l’intellectuel français Ulysse Manhes, l’autrice arménienne, qui est également journaliste, revient sur sa vie en Artsakh, les rêves de sa génération et sur son itinéraire marqué par la guerre, la perte et les traumatismes.
Hermin Avagyan, poétesse du Haut-Karabakh réfugieé en Arménie.ARNAUD SPILIOTI
« Cette correspondance a été l’occasion d’élever la tragédie de l’Artsakh à une dimension humaine et existentielle. Que nous soyons à Paris, Erevan ou Stepanakert (capitale du Haut-Karabakh), l’âme humaine souffre de la même manière. J’espère avoir réussi à porter ce message d’espoir : même si notre paradis terrestre vient à s’écrouler, subsiste en nous un espace que nul ne peut nous ravir. C’est à partir de ce lieu que nous pouvons continuer à aimer, ressentir et partager les souffrances d’autrui. » Au-delà de ses activités littéraires, Herminé Avagyan dirige la branche de l’association éducative et culturelle arménienne « Hamazkaïne » consacrée au Haut-Karabakh. Au travers de ce programme culturel soutenu par la diaspora, elle vient en aide aux artistes et aux enfants réfugiés.
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